Partie 1ÉTAT DES LIEUX DE LA SANTÉ MENTALE DES ENFANTS ET DE LA PÉDOPSYCHIATRIEPage 18
1.1

Une demande en croissance continue face à une offre exsangue

Tous les indicateurs disponibles convergent : la demande de soins psychiques qui concerne les enfants et les adolescents n’a cessé de croître en France depuis une quinzaine d’années, et cette croissance s’est nettement accélérée depuis la crise sanitaire de 2020-2021. Les passages aux urgences pour idées suicidaires ou gestes auto-agressifs ont fortement augmenté depuis le début de l’année 2021, en particulier chez les 11-14 ans : Santé publique France, à partir de son réseau de surveillance Oscour, dénombrait 77 041 passages aux urgences pour geste auto-infligé sur l’ensemble du territoire en 2024. Les délais d’attente se sont, de leur côté, nettement allongés : ils atteignaient, début 2024, une moyenne de dix-huit mois pour un rendez-vous en centre médico-psychologique (CMP) et de six mois avant une première consultation en centre médico-psycho-pédagogique (CMPP) — un délai qui a doublé depuis 2010 — et, au 31 décembre 2024, près de 33 800 enfants et adolescents demeuraient en France en attente d’un premier rendez-vous en CMPP, soit une progression de 30 % depuis 2017, dont 15 points pour la seule année 2024. Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA), dans son rapport de mars 2023 Quand les enfants vont mal : comment les aider ?, dresse un constat sans complaisance de la saturation du dispositif de pédopsychiatrie publique. Cette situation n’est pas propre à la France : plusieurs pays occidentaux comparables font le même constat d’une hausse de la prévalence déclarée des troubles anxieux, dépressifs et des conduites suicidaires chez les adolescents, en particulier chez les filles, dans un contexte marqué par l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux, la précarisation d’une partie des familles, et une pression scolaire et sociale que plusieurs travaux sociologiques et anthropologiques mettent en lien avec cette dégradation.

Figure 1 — Délais moyens d’attente avant une première consultation en CMP et en CMPP.
Figure 1 — Délais moyens d’attente avant une première consultation en CMP et en CMPP.

Cette accélération se confirme et se précise à travers les données d’hospitalisation, plus fines encore que les seuls passages aux urgences. Une étude de la DREES conduite avec Santé publique France à partir du système national des données de santé (SNDS), publiée en mai 2024, retrace l’évolution des taux d’hospitalisation pour geste auto-infligé — tentative de suicide ou automutilation non suicidaire — entre 2007 et 2022, dans les services de médecine somatique — médecine, chirurgie et obstétrique — comme en psychiatrie. Elle documente une progression brutale et inédite chez les patientes de 10 à 24 ans, avec un pic autour de quinze ans : une première hausse graduelle entre 2015 et 2019, interrompue en 2020, puis une seconde hausse marquant une rupture en 2021, sans précédent dans les évolutions passées. Comparée à la moyenne de la période 2010-2019, la moyenne des taux d’hospitalisation en hôpital de médecine somatique pour 2021-2022 progresse de 71 % chez les filles de 10 à 14 ans, de 44 % chez les 15-19 ans et de 21 % chez les 20-24 ans ; en psychiatrie, où l’augmentation est plus importante encore, cette progression atteint 246 % chez les 10-14 ans, 163 % chez les 15-19 ans et 106 % chez les 20-24 ans, le taux d’hospitalisation psychiatrique de la patientèle féminine de 10 à 19 ans ayant doublé entre 2012 et 2020 puis de nouveau entre 2020 et 2022. Les données les plus récentes disponibles confirment que cette hausse s’est poursuivie en 2024 puis en 2025 chez les adolescentes et les jeunes femmes.

Figure 2 — Hospitalisations pour geste auto-infligé chez les filles et les jeunes femmes.
Figure 2 — Hospitalisations pour geste auto-infligé chez les filles et les jeunes femmes.

Face à cette demande croissante, l’offre de pédopsychiatrie publique s’est au contraire réduite ou fragilisée, et cette fragilisation se laisse mesurer avec une précision rare pour un champ où les données manquent si souvent. Le nombre de pédopsychiatres en France, toutes activités confondues, salariées et libérales, est passé de près de 3 100 praticiens en 2010 à moins de 2 000 en 2022, soit une baisse de 34 % en douze ans — baisse qui atteint 40 % pour les seuls postes salariés hospitaliers entre 2010 et 2025 — alors que, dans le même temps, le nombre d’enfants et d’adolescents suivis en pédopsychiatrie augmentait de 60 % sur vingt ans, que les hospitalisations plus que doublaient et que le recours aux soins ambulatoires progressait de près de 35 %. Cette pénurie se double d’une répartition territoriale radicalement inégale, avec des densités de pédopsychiatres variant de un à quatre selon les départements, et une dizaine de départements aujourd’hui totalement dépourvus de pédopsychiatre libéral ; de nombreux secteurs de pédopsychiatrie fonctionnent en outre avec des postes médicaux vacants depuis plusieurs années, faute d’un nombre suffisant de postes d’internat fléchés vers la spécialité et d’une attractivité suffisante des carrières hospitalières publiques. Cette situation de pénurie n’est pas un détail contextuel : elle doit être placée au cœur de toute réflexion sur les politiques de santé mentale de l’enfant, car aucune réforme de la nosographie, de l’évaluation ou du remboursement ne pourra en tenir lieu si l’offre de soins elle-même continue de s’amenuiser.

Figure 3 — Le ciseau démographique de la pédopsychiatrie.
Figure 3 — Le ciseau démographique de la pédopsychiatrie.

Mais la demande n’a pas seulement augmenté en volume : elle a changé de nature, et ce déplacement est peut-être plus lourd de conséquences que la croissance elle-même. Elle est devenue, d’abord, plus pressante, moins tolérante à l’attente et au temps de l’élaboration, dans un contexte où le recours aux urgences pédiatriques pour motif psychique a progressé de 40 % à 70 % selon les établissements depuis l’automne 2020 et où les passages pour idées suicidaires ont plus que doublé. Elle s’est ensuite déplacée du côté du symptôme, du comportement et du diagnostic. Les données de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie sur l’activité des centres médico-psycho-pédagogiques établissent que 34 % des enfants reçus y sont adressés par l’Éducation nationale, contre 25 % par les parents eux-mêmes, et que, sur une file active de 141 600 enfants, 21 600 y sont accueillis au titre d’une démarche diagnostique quand 80 800 le sont au titre d’un traitement. Une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques publiée en mars 2025 retrouve une proportion voisine — 37 % des enfants suivis en centre médico-psycho-pédagogique y sont adressés par l’école — et établit un fait plus troublant encore : entre 2010 et 2022, le délai moyen d’attente s’est allongé de trois mois et demi alors même que la file active de ces centres reculait de 9 %. Autrement dit, on attend plus longtemps pour être reçu par des structures qui reçoivent moins d’enfants — signe que ce qui est demandé à chaque prise en charge s’est alourdi, et que l’évaluation diagnostique, chronophage et normée, y occupe une place croissante.

Figure 4 — Les centres médico-psycho-pédagogiques : une activité déplacée vers l’évaluation.
Figure 4 — Les centres médico-psycho-pédagogiques : une activité déplacée vers l’évaluation.

Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge a nommé sans détour l’effet de ce déplacement : les enfants et les adolescents en situation de mal-être ne sont plus tenus pour prioritaires tant qu’une pathologie psychiatrique n’a pas été diagnostiquée. La souffrance, pour être entendue, doit désormais se présenter sous la forme d’un trouble étiquetable ; et le diagnostic, dont ce livre blanc a reconnu en 1.3 la nécessité et la valeur, cesse d’être un outil clinique pour devenir un droit d’entrée. Bernard Golse a formulé ce basculement en des termes que ce texte fait siens : la demande porte désormais sur les symptômes gênant l’adaptation et sur les troubles du neurodéveloppement, « on parle moins du sujet, on parle moins de sa souffrance ». L’expérience anglaise, déjà examinée en 1.11, montre où conduit cette logique lorsqu’elle est poussée à son terme : au 30 juin 2026, le service de santé britannique dénombrait 294 792 demandes d’évaluation diagnostique de l’autisme en attente, dont 86,8 % ouvertes depuis plus de treize semaines, et le rapport de la commission indépendante sur le trouble du déficit de l’attention remis en novembre 2025 juge le modèle des centres diagnostiques super-spécialisés ni soutenable ni fondé sur les preuves, en posant que le soutien apporté à un enfant ne devrait pas être suspendu à l’obtention d’un diagnostic. Une file d’attente de près de trois cent mille enfants n’est pas le prix d’une exigence de rigueur : c’est le résultat d’un système qui a fait du diagnostic la condition d’accès au soin.

Figure 5 — L’expérience anglaise : ce que produit un système où le diagnostic conditionne l’accès au soin.
Figure 5 — L’expérience anglaise : ce que produit un système où le diagnostic conditionne l’accès au soin.

Or ce déplacement de la demande institutionnelle ne dit rien de la demande sociale, et il faut se garder de confondre l’une et l’autre. Un indice inattendu en a été donné par le succès de la série En thérapie, adaptation française par Éric Toledano et Olivier Nakache de la série israélienne BeTipul de Hagai Levi, qui met en scène, à raison de trente-cinq épisodes d’une trentaine de minutes par saison, des séances de psychothérapie filmées en temps réel — un dispositif dont tout laissait penser qu’il serait austère. Mise en ligne le 28 janvier 2021, la première saison a totalisé environ 41 millions de visionnages sur la plateforme d’Arte et réuni 1,35 million de téléspectateurs à l’antenne, soit 6,3 % de part d’audience ; la deuxième saison, mise en ligne le 31 mars 2022, en a totalisé 26,4 millions. Ce livre blanc énonce aussitôt la limite de ce qu’un tel chiffre autorise à dire : il n’existe aucune donnée quantitative établissant que la série ait fait croître les demandes de consultation, la presse elle-même reconnaissant qu’à défaut de chiffres officiels l’impact sur la fréquentation des cabinets ne peut être mesuré, et les praticiens qui rapportent une hausse l’attribuent d’abord à la pandémie. Il ne s’agit donc pas d’un effet démontré, mais d’un révélateur : des millions de personnes ont regardé, pendant des heures, deux êtres humains assis face à face en train de parler et d’écouter, sans dispositif spectaculaire, sans résolution rapide, sans autre enjeu que le déroulement d’une parole et l’établissement d’un lien. On notera d’ailleurs que la série met en scène presque exclusivement des patients adultes — la première saison ne compte qu’une adolescente de seize ans parmi ses cinq consultants, la seconde qu’un seul mineur, et aucun enfant n’y apparaît. Ce que ce succès manifeste est donc un appétit social pour la parole autorisée et pour le lien thérapeutique, dont la pédopsychiatrie ne tire aujourd’hui aucune conséquence.

La demande adressée à la pédopsychiatrie a pourtant ses formes propres, et elles ne se réduisent pas davantage au diagnostic. Elle comporte d’abord une exigence temporelle réelle, que ce livre blanc ne conteste pas : le développement de l’enfant comporte des périodes sensibles, au cours desquelles certaines fonctions — l’attachement, le langage, la régulation émotionnelle — se construisent avec une plasticité particulière, et il serait irresponsable de laisser passer ces périodes au nom d’une temporalité indéfinie. Cette exigence doit toutefois être formulée avec la prudence que la littérature elle-même impose. Les travaux de synthèse les plus récents distinguent la période sensible de la période critique et établissent qu’une plasticité résiduelle persiste au-delà de la fermeture des premières ; ils soulignent que la connaissance de ces périodes chez l’être humain demeure limitée dans de nombreux domaines, et l’existence même de périodes sensibles pour le développement émotionnel n’est pas solidement établie. La formule selon laquelle des fenêtres se refermeraient définitivement, souvent invoquée pour justifier l’urgence d’une intervention standardisée, dit donc plus que ce que les données autorisent. Ce que celles-ci établissent, en revanche, c’est qu’il faut intervenir tôt — non que tout se joue avant un âge donné.

Elle comporte ensuite, et massivement, une demande de guidance et de soutien à l’interaction, dont les résultats sont parmi les mieux établis de tout le champ. Une méta-analyse portant sur soixante-dix études d’interventions destinées à améliorer la sensibilité parentale et la sécurité de l’attachement retrouve des effets significatifs sur la sensibilité et sur l’attachement de l’enfant, et établit un résultat que ce livre blanc tient pour capital : les interventions les plus efficaces sont les plus brèves et les plus ciblées, non les plus intensives. Une méta-analyse de vingt-cinq essais contrôlés randomisés portant sur un programme de guidance par vidéo-feedback confirme des effets significatifs sur la parentalité et sur l’attachement — sans effet significatif, en revanche, sur les troubles externalisés de l’enfant, ce que l’honnêteté commande de mentionner. Une revue Cochrane consacrée aux programmes de guidance parentale pour les troubles des conduites retrouve des effets substantiels, y compris lorsque l’évaluation est faite par un observateur indépendant des parents. Ces données décrivent une pédopsychiatrie dont l’acte central n’est ni la prescription ni le bilan, mais le travail sur la relation entre un enfant et les adultes qui l’entourent.

C’est de cet ensemble que ce livre blanc tire une conclusion qui commande une part de ce qui suit : il y a lieu de nuancer fortement l’intérêt qu’aurait la pédopsychiatrie à se placer dans un mimétisme intégral de la médecine somatique. Le calque est séduisant, parce qu’il promet la légitimité scientifique, la lisibilité administrative et la protection juridique que confère un parcours standardisé — dépistage, diagnostic, protocole, évaluation du résultat. Mais il suppose que l’objet du soin soit une lésion identifiable chez un organisme stable, alors que l’objet de la pédopsychiatrie est un sujet en développement pris dans un réseau d’interactions, et que ce que l’on y appelle traitement consiste, pour une part irréductible, à parler, à écouter, à soutenir une interaction et à accompagner une famille. Les méta-analyses les plus solides consacrées à la psychothérapie de l’enfant vont dans le même sens : l’effet global des psychothérapies de l’enfant et de l’adolescent, mesuré sur près de quatre cent cinquante essais contrôlés randomisés, est modéré, et il se réduit encore lorsque le comparateur n’est pas une absence de traitement mais les soins habituels — tandis que la qualité de l’alliance thérapeutique, avec l’enfant comme avec ses parents, entretient avec le résultat une association constante que ce livre blanc examine en 2.14. Ce n’est pas un plaidoyer contre la médecine, dont la pédopsychiatrie est une discipline et dont elle doit conserver l’exigence : c’est le constat que ce qui fait la valeur d’un soin psychique de l’enfant — le temps, la parole, le lien, la relation aux parents — est précisément ce que le modèle importé de la médecine somatique compte le plus mal, et qu’une discipline qui se juge exclusivement à l’aune de ce modèle finira par abandonner ce qu’elle sait faire de mieux.