Partie 1ÉTAT DES LIEUX DE LA SANTÉ MENTALE DES ENFANTS ET DE LA PÉDOPSYCHIATRIEPage 59
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Le dispositif « Mon soutien psy » : une extension continue, une conception rétrécie du soin psychique de l’enfant

Aucun état des lieux de la santé mentale des enfants ne serait complet aujourd’hui sans une analyse du dispositif « Mon soutien psy », qui constitue, depuis quatre ans, la principale innovation de la puissance publique française en matière d’accès aux soins psychiques, et dont l’extension continue engage, bien au-delà de ses modalités techniques, une certaine conception de ce qu’est un soin psychologique. Annoncé par le président de la République le 28 septembre 2021 à la clôture des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie — annonce qui comportait simultanément la création de 800 postes en centres médico-psychologiques —, le dispositif a reçu sa base légale de l’article 79 de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2022, codifié à l’article L. 162-58 du code de la sécurité sociale, puis ses modalités du décret n° 2022-195 du 17 février 2022 et des arrêtés des 2 et 8 mars 2022. Ouvert au public le 5 avril 2022 sous le nom de « MonPsy », avec 600 psychologues conventionnés retenus sur environ 1 300 candidatures, il prévoyait alors huit séances par an, rémunérées 40 euros pour l’entretien d’évaluation et 30 euros pour les séances de suivi, accessibles aux patients à partir de trois ans mais sous condition d’un adressage médical obligatoire. Ces paramètres ont été profondément révisés à la suite de l’annonce du Premier ministre du 6 avril 2024 : entrée en vigueur au 15 juin 2024 et publication des textes au Journal officiel le 28 juin, la réforme a porté le tarif unique à 50 euros, le nombre de séances de huit à douze, et a supprimé l’obligation d’adressage par un médecin. Le dispositif a pris à cette occasion son nom actuel de « Mon soutien psy ».

Dans son architecture de 2026, le dispositif ouvre droit à un entretien d’évaluation suivi de onze séances de suivi, soit douze séances par année civile, rémunérées 50 euros sans dépassement possible, prises en charge à 60 % par l’Assurance maladie et à 40 % par les organismes complémentaires — intégralement par l’Assurance maladie pour les bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire, de l’Aide médicale de l’État, des affections de longue durée et pour les femmes enceintes à partir du sixième mois. L’accès est direct depuis juin 2024, par l’annuaire mis en ligne par l’Assurance maladie ; les séances durent, à titre indicatif, de quarante-cinq minutes à une heure ; l’entretien d’évaluation doit se tenir en présentiel et l’activité conventionnée réalisée à distance ne peut excéder 20 % du total annuel ; le consentement des titulaires de l’autorité parentale est requis pour les mineurs. On peut noter ici que d’ores et déjà ce dispositif conduit à en écarter de la gratuité 3 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sans mutuelle en France. Deux dispositions méritent d’être relevées avec une attention particulière, car elles portent, mieux que le tarif ou le nombre de séances, la conception du soin qui sous-tend l’ensemble : le compte rendu adressé au médecin qui suit le patient est présenté par l’Assurance maladie comme facultatif — « vous pouvez adresser » —, alors que le Syndicat National des Psychologues soutient qu’il est devenu obligatoire dans les faits, désaccord d’interprétation que ce livre blanc signale sans prétendre le trancher ; et surtout, le renouvellement au-delà de la douzième séance est subordonné à une réévaluation, à une concertation entre médecin et psychologue et à un avis psychiatrique formalisé. C’est ce dernier point qui constitue, factuellement, le verrou médical résiduel du dispositif : l’accès initial a été libéré, mais la poursuite d’un travail psychique au-delà de douze séances demeure suspendue à l’appréciation d’un psychiatre.

Les critères d’éligibilité disent, plus explicitement encore, quelle place ce dispositif assigne au soin psychique de l’enfant. Pour les trois-dix-sept ans, l’inclusion suppose une souffrance psychique d’intensité légère à modérée, « pouvant inquiéter la famille, l’école ou les professionnels de santé ». Il est à noter que cette notion de souffrance psychique d’intensité légère à modérée n’existe dans aucune nomenclature, et que par ailleurs, un trouble qui serait évalué comme tel peut masquer un trouble plus sérieux qui n’entrerait alors plus dans les critères d’inclusion au dispositif. Aussi, à terme, on peut craindre, par la convention que les psychologues ont signée avec l’assurance maladie, qu’un jour celle-ci ne vienne demander au psychologue le remboursement de séances réalisées alors même que la personne suivie n’entrait plus dans les critères du dispositif. En sont exclus, outre les enfants de moins de trois ans, le risque suicidaire, les formes sévères, les troubles du neurodéveloppement, la dépendance à une substance, l’existence d’une affection de longue durée psychiatrique en cours ou dans les deux ans précédents, les troubles des conduites alimentaires présentant des signes de gravité, le retrait comportemental majeur et les troubles externalisés sévères. L’usage d’échelles standardisées y est par ailleurs encouragé. Cette liste appelle une observation simple : le dispositif est construit pour les situations qui, précisément, ne relèvent pas de la pédopsychiatrie au sens où ce livre blanc l’a décrite dans les seize sections qui précèdent. Il écarte l’enfant autiste, l’enfant dysphorique, l’adolescent suicidaire, l’enfant psychotique, l’enfant placé dont la souffrance est intriquée à une histoire de maltraitance, c’est-à-dire l’essentiel de la file active des centres médico-psychologiques et des centres médico-psycho-pédagogiques et même l’essentiel du public des psychologues libéraux. La formule la plus juste de cette limite a été donnée devant l’Assemblée nationale par un député qui écrivait, dans une question écrite du 24 avril 2025, qu’« un enfant de 7 ans peut être pris en charge, mais pas sa sœur de 2 ans et demi avec des symptômes similaires », et rappelait qu’« aucun autre acte de soin — kinésithérapie, orthophonie ou soins infirmiers — ne fait l’objet d’une telle restriction ».

L’autre fait notable, demeure dans le fait que l’exécutif présente ce dispositif comme une réponse à la pénurie qui existe en psychiatrie afin de désengorger les lieux de soin psychique, mais à d’autres moments il le dénie en affirmant que ce dispositif n’a pas vocation à réaliser un travail thérapeutique de fond, mais à soutenir psychologiquement les personnes dans un objectif de prévention. Double discours qui témoigne bien ici de la difficulté d’appréhension de la souffrance psychique, et qui en passant, disqualifie les psychologues qui seraient alors désignés comme seulement capables de traiter de troubles dits légers, ou à réaliser du soutien psychologique.

L’extension quantitative du dispositif est annoncée comme rapide. Pourtant, il existe des nombreuses questions sur les chiffres avancés.

En ce qui concerne le nombre de psychologues conventionnés, leur nombre officiel est passé de 600 au lancement en avril 2022 à environ 3 000 en mai 2023 — soit alors 13 % des psychologues libéraux concernés selon l’Assemblée nationale —, puis à plus de 3 550 en octobre 2024, 5 217 au 28 février 2025, 6 576 au 31 juillet 2025 et 7 280 en décembre 2025, ce dernier chiffre représentant, selon l’Assurance maladie, 44 % des 16 000 psychologues qu’elle tient pour éligibles. Ce dénominateur mérite d’être manié avec prudence : la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques dénombrait en 2024 plus de 77 000 psychologues de moins de soixante-deux ans enregistrés, dont environ 28 350 exerçant en libéral ou en exercice mixte, et l’écart entre ces 28 350 libéraux et les 16 000 « éligibles » de l’Assurance maladie n’est nulle part explicité. Par ailleurs, de nombreux psychologues conventionnés ont dépassé l’âge de 62 ans, or l’Assurance Maladie ne tient compte pour son assiette de calcul que des psychologues de moins de 62 ans, et de nombreux témoignages rapportés par les organisations de psychologues font état de psychologues qui ont demandé leur déconventionnement, mais dont le nom n’a pas été retiré de la liste des psychologues conventionnés, avec une mention indiquant qu’ils ne prenaient plus patients dans le cadre du dispositif. Ces deux éléments de calcul gonflent ainsi artificiellement le chiffre officiel de participation des psychologues libéraux à ce dispositif, dans une proportion impossible à déterminer sans l’existence d’une plus grande transparence. Aussi, rapportée à l’ensemble des psychologues libéraux, la participation demeure donc très minoritaire.

Le pourcentage relatif au nombre de psychologues libéraux est trompeur aussi dans la mesure où la CNAM contacte l'ensemble des psychologues, les psychologues salariés et même les psychologues de la fonction publique, pour leur proposer de se conventionner au dispositif. A cela s’ajoute le fait que des structures avec des psychologues salariés commencent à tenter de conventionner, y compris en faisant pression sur eux, selon les témoignages recueillis par les organisations de psychologues, pour bénéficier du financement de « mon soutien psy ». Aussi, selon ces éléments, il serait sans doute plus juste de mesurer le pourcentage de psychologues conventionnés au nombre de l’ensemble des psychologues et pas seulement au nombre de libéraux, ce qui relativise encore grandement la participation des psychologues à ce dispositif.

En ce qui concerne la répartition territoriale, elle est fortement déséquilibrée : 89 % des psychologues conventionnés exercent en zone urbaine, ce qui contredit frontalement la logique de proximité et de sectorisation que ce livre blanc défend en 1.6 et en 3.4.

Du côté des patients, la progression est plus spectaculaire encore : 90 000 bénéficiaires et 370 000 séances en janvier 2023, 381 000 bénéficiaires en octobre 2024, 586 858 et 3,1 millions de séances au 28 février 2025, 809 967 bénéficiaires et 4,4 millions de séances au 31 juillet 2025, plus d’un million de bénéficiaires et 5,9 millions de séances en décembre 2025. Le montant remboursé s’établissait à 117,8 millions d’euros au 31 juillet 2025, soit un coût moyen de 145 euros par patient — seul chiffre de dépense issu d’une source officielle que ce livre blanc ait pu établir, les 170 millions d’euros parfois avancés dans le débat parlementaire pour l’année 2024 n’étant ni confirmés par le Gouvernement ni conciliables avec le cumul publié par l’Assurance maladie. Le nombre moyen de séances effectivement consommées aurait progressé de quatre en janvier 2023 à cinq au 31 juillet 2025 puis six en décembre 2025, pour douze séances ouvertes. Ici, une règle de calcul de trois témoigne encore d’une imprécision chiffrée. Si le dispositif a bien coûté 145 € par personne, et que pour chaque séance, l’assurance maladie a dépensé 30 €, le nombre moyen de séances par personne est donc de 4,8. Cela sans compter les personnes prises en charge à 100 % par l’assurance maladie. Le nombre de séance moyen est donc sensiblement inférieur à celui annoncé. Néanmoins, si l’on reste sur les chiffres officiels, un quart seulement des patients dépassent la huitième séance. Cet écart persistant entre le droit ouvert et l’usage réel se prête à deux lectures opposées : le plafond ne serait pas contraignant, ou bien le dispositif ne retiendrait pas les patients et ne permettrait pas un travail de fond. Or, nous le rappelons, le dispositif, encore une fois est déclaré par l’exécutif comme un dispositif qui n’est pas conçu pour faire un travail de fond, mais comme un soutien psychologique — que les données publiées ne permettent pas de départager, faute de savoir ce qui relève de l’amélioration, de l’abandon ou de l’inadéquation.

Compte tenu de toute ces imprécisions chiffrées et même des discours de l’exécutif sur l’objet de ce dispositif (travail de fond ou non), ce dispositif ne peut que souffrir du soupçon d’avoir été construit sur une base idéologique, non scientifique et sans concertation suffisante avec les parties prenantes, ce que ces dernières ne cessent de clamer, à part la FFPP qui est partie prenante de la mise en œuvre de ce dispositif dénoncé par les autres organisations de psychologues.

La deuxième version de ce livre blanc a aussi pour objet d’en actualiser les données. Le rapport d’évaluation du dispositif du 27 mars 2025 indique les chiffres détaillés de la répartition des patients inclus dans ce dispositif par tranche d’âge et par sexe. Aussi, il apparaît que 45,7 % d’entre eux ont moins de 19 ans. Ce chiffre confirme le besoin criant de soin des jeunes et est à rapprocher d’autres chiffres de l’Assurance maladie qui souligne une hausse de 60 % du nombre de jeunes sous antidépresseurs en 2023 par rapport à 2019 et que 25 % des quinze-vingt-neuf ans déclarent des symptômes dépressifs. Néanmoins, si le rapport d’évaluation de 2025 indique que 52 % des médecins interrogés auraient choisi d’orienter les patients vers ce dispositif afin d’éviter une prescription médicamenteuse. s’il précise également qu’il est difficile d’établir l’impact de cette prise en charge sur la santé mentale des personnes, on peut supposer que l’intérêt perçu par les médecins résiderait dans une diminution de la nécessité de prescription et donc des dépenses de santé, comme l’indiquent différentes méta analyses où les psychothérapies remboursées engendreraient une économie financière pour les finances publiques. Cependant, ce dispositif, selon les autorités, n’a pas pour vocation la psychothérapie et selon les différentes organisations qui y sont opposées, il ne serait pas pertinent en l’état pour parvenir à un tel résultat.

Une seconde donnée mérite d’être relevée car elle éclaire d’une lumière crue la logique de catalogue sur laquelle repose le dispositif. Une étude réalisée en janvier 2024 par l’Assurance maladie établit que 64 % seulement respectaient les critères d’inclusion et que 36 % présentaient des antécédents psychiatriques relevant des critères de non-inclusion — plus de 12 % étant même en affection de longue durée psychiatrique avant leur entrée dans le dispositif. Plus d’un tiers des prises en charge se sont donc effectuées hors de l’indication théorique. Ce résultat peut se lire de deux façons, et ce livre blanc soutient qu’il faut les tenir ensemble. Il révèle d’abord que le tri clinique prescrit par la nomenclature administrative ne résiste pas à la rencontre avec la clinique réelle : les praticiens de terrain, confrontés à des patients qui souffrent et à des structures publiques saturées, ne renvoient pas un enfant au motif qu’il coche une case d’exclusion. Il révèle ensuite que le dispositif est massivement utilisé comme substitut d’une offre spécialisée absente. Loin d’invalider la clinique, ce chiffre invalide le catalogue.

Ce livre blanc tient à énoncer ce qu’il reconnaît au dispositif, avant d’exposer ce qu’il lui reproche. La prise en charge financière de séances de psychologue par la solidarité nationale répond à une injustice ancienne et réelle : jusqu’en 2022, l’accès à un psychologue libéral demeurait, en France, entièrement à la charge des familles, ce qui réservait de fait le soin psychologique de l’enfant en libéral à celles qui pouvaient l’acheter, et renvoyait les autres vers des structures publiques dont ce livre blanc a décrit en 1.1 et en 1.6 la saturation. Que 29 % des bénéficiaires résident dans les 40 % de communes les plus défavorisées, et que 12,2 % soient bénéficiaires de la Complémentaire santé solidaire, pourrait attester que le dispositif atteint en partie des publics qui n’auraient pas consulté autrement ; une enquête conduite en 2023 auprès des psychologues conventionnés indiquait que 86 % d’entre eux estimaient qu’il avait permis l’accès de patients qui n’en avaient pas les moyens et 63 % qu’il avait favorisé un repérage précoce — sondage commandité et portant sur les seuls conventionnés, ce qui en limite la portée, mais dont le sens converge avec l’expérience de terrain. On peut néanmoins rappeler ici un chiffre du ministère lui-même indiquant que seuls 11 % des bénéficiaires étaient en situation de précarité, ce qui fait dire à de nombreuses organisations de psychologues que ce dispositif rate donc sa cible. Rien ne permet de dire, par ailleurs, que le public en situation de précarité n’aurait pas consulté le service public s’il ne se heurtait pas à des mois voire des années d’attente pour être reçu. Le principe du remboursement n’est donc pas en cause. Ce qui est en cause, c’est l’architecture.

C’est cette architecture que conteste, depuis l’origine et sans discontinuité, le Syndicat National des Psychologues, dont la position mérite d’être rapportée dans ses termes propres. Dans un communiqué du 2 juillet 2024 intitulé « Mon soutien psy : pourquoi c’est toujours non ! », le syndicat estime que « le dispositif reste en contradiction avec l’autonomie des psychologues », que « chaque psychologue qui entre dans le dispositif dépend alors du code de la santé publique », et appelle « l’ensemble des psychologues à poursuivre le boycott » — l’argument juridique étant que la profession est réglementée par l’article 44 de la loi du 25 juillet 1985, qui protège le titre, et non par le code de la santé publique. Dans un communiqué du 6 novembre 2024 intitulé « Mon soutien psy : une paramédicalisation des psychologues qui ne se cache plus ! », il écrit qu’« être inscrit au Fichier National des Professions de Santé signifie être un professionnel paramédical », dénonce « la perte d’autonomie technique du psychologue, qui ne pourrait alors plus choisir librement sa pratique », affirme que « s’inscrire dans ce dispositif, c’est volontairement aller dans le sens d’une servitude », appelle au « boycott complet du dispositif » et « exige que ce dispositif soit abrogé ». Une affiche de campagne, visant à expliquer « pourquoi plus de 85 % des psychologues boycottent le dispositif » diffusée en juin 2025 reproche au dispositif de trier les patients, rappelle qu’« un nombre de séances prédéterminé et limité méconnaît les besoins du soin psychique », défend explicitement les centres médico-psychologiques, les centres médico-psycho-pédagogiques et les bureaux d’aide psychologique universitaire, et rappelle que « remboursé par la Sécurité sociale ne veut pas dire gratuit ». Enfin, après la publication de la nouvelle convention type par arrêté du 17 juin 2026, un communiqué du 16 juillet 2026 intitulé « Vers la destruction en règle de la profession » reproche à l’État de soutenir un dispositif « massivement contesté » plutôt que de financer des postes pérennes dans le secteur public et associatif, et « appelle plus que jamais au maintien du boycott ». La même position avec les mêmes remarques est tenue avec force par la Convergence des Psychologues en Lutte, depuis sa création en 2022.

Plusieurs organisations, dont la Convergence des Psychologues en Lutte et le Syndicat National des Psychologues, estiment que ce dispositif constitue un véritable cheval de Troie pour un contrôle des pratiques. Un projet de « deuxième brique », défendu par l’ancien délégué ministériel à la santé mentale, conçu pour faire suite à cette « première brique », aujourd’hui réservée aux troubles dits légers à modérés. Cette « seconde brique » concernerait des troubles dits plus graves avec des pratiques des psychologues prescrites et standardisées selon des protocoles établis au préalable par l’État. Ces mêmes organisations dénoncent le fait que ce dispositif se caractérise par :

  • une logique de tri des patients ;
  • une logique technocratique et taylorisante visant à faire des soignants de simples techniciens sur une chaîne dont la maîtrise leur échappe et serait réservée à quelques « experts », les soignants se contentant d'appliquer une méthode déterminée et supposée recommandée à chaque trouble supposé identifié ;
  • une logique d'externalisation et d'ubérisation du soin psychique ;
  • une logique de contrôle des pratiques et de perte d'autonomie dans le choix des outils ;
  • et une logique de destruction des services publics sous couvert de discours affirmant la volonté des pouvoirs publics de leur venir en aide.

La mise en œuvre de « mon soutien psy » ne consiste pas à injecter de l'argent supplémentaire dans le « marché de la santé mentale », comme ses promoteurs essaient de nous le faire croire, elle consiste à priver le service public de moyens dont il a grandement besoin, vu son état de délabrement, et à retirer les financements à des structures ou des dispositifs pertinents, efficaces depuis longtemps, et qui ont été détruits.

Ce livre blanc, fidèle au pluralisme qu’il défend, se doit de signaler que ces positions ne sont pas unanimes dans la profession. La Fédération française des psychologues et de psychologie a fait le choix inverse, celui de la participation aux discussions ministérielles, revendiquant d’avoir contribué à l’augmentation du tarif, à celle du nombre de séances et à l’abrogation de l’adressage médical, tout en jugeant que « le travail n’est pas fini » et que les critères d’inclusion « demeurent flous et inadaptés » ; elle est par ailleurs favorable à l’inscription au répertoire partagé des professionnels intervenant dans le système de santé et hostile à la création d’un ordre. De son côté, la Convergence des psychologues en lutte, coalition qui regroupe vingt-deux collectifs et rassemble plus de vingt mille psychologues, plus d’autres professionnels, maintient l’appel au boycott jusqu’à l’abrogation, conteste la sincérité des chiffres officiels au motif qu’ils ne tiennent pas compte des déconventionnements ni de la part parfois très minime de l’activité consacrée à ce dispositif, et qu’ils excluent les salariés qui sont pourtant concernés et affirmait en mars 2025 que 86 % des psychologues éligibles ne participaient pas ou boycottaient activement. Elle demande le redéploiement des crédits vers des postes en centres médico-psychologiques, dans le médico-social, à l’université et à l’école. Ce livre blanc n’a pas à arbitrer entre ces stratégies politiques ; il constate qu’elles convergent sur le diagnostic — le dispositif est mal construit pour la FFPP et inadapté pour le SNP et la CPL — et divergent sur la conduite à tenir : pour la première organisation, il est à améliorer ; pour le SNP et la CPL, il est à abroger et son financement doit être réaffecté au service public.

Reste le point le plus grave, et celui sur lequel ce livre blanc entend prendre position sans ambiguïté : le risque que « Mon soutien psy » devienne le vecteur d’une « psychologie d’État », comme le dénonce notamment la CPL. Le Syndicat National des Psychologues, tout comme la CPL, parlent de « psychothérapie d’État », de « paramédicalisation », de « servitude », de « psychologie low cost » et de « mise sous tutelle médicale » dans plusieurs de leurs publications. La « psychothérapie d’État » désigne un ensemble convergent de dispositions vérifiables. D’abord, l’existence d’une liste fermée de troubles éligibles, assortie de critères de non-inclusion et de l’encouragement à l’usage d’échelles standardisées, qui substitue une nomenclature administrative au jugement clinique. Ensuite, le maintien d’un avis psychiatrique formalisé pour toute poursuite au-delà de douze séances, qui subordonne la temporalité du soin psychique à une autorisation médicale. Enfin et surtout, le décret n° 2026-163 du 4 mars 2026, qui transfère la décision de sélection des psychologues conventionnés du ministre de la Santé au médecin-conseil national de la Caisse nationale de l’Assurance maladie, les experts psychologues n’étant plus que consultés — disposition que les organisations professionnelles ont aussitôt qualifiée de mise sous tutelle médicale. Par ailleurs, plusieurs organisations de psychologues dénoncent l’opacité de la composition du collège « d’experts » amenés à réaliser la sélection des candidats. La CPL et le SNP ont saisi le tribunal administratif, après avis favorable de la Commission d’accès aux documents administratifs, pour obtenir communication des critères et du fonctionnement du comité de sélection : « Qui sélectionne les psychologues intégrant le dispositif ? Sur quels critères ? Avec quelles garanties ? Le public et les psychologues ont le droit de savoir ! » Ce livre blanc fait sienne cette exigence de transparence.

Que l’on rapproche ces trois dispositions de ce que ce livre blanc a établi en 2.1 sur le populisme scientifique, en 2.7 sur l’evidence-based practice amputée de l’expertise clinique et des valeurs du patient, et en 3.3 sur la liberté thérapeutique, et l’on obtient la figure exacte de ce qu’il refuse : un État qui, ayant financé l’accès, prétendrait ensuite définir par voie réglementaire ce qu’est une psychothérapie légitime, qui la dispense, pour quels troubles et pendant combien de séances. Le précédent existe : en novembre 2025, un amendement au projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2026 visait à supprimer le financement public des pratiques psychanalytiques à compter du 1er janvier 2026. Il a été retiré en séance publique le 23 novembre 2025 après une fronde massive des professionnels de la santé psychique et du public, notamment après une pétition lancée par le SNP ayant recueilli plus de 102 000 signatures, et après la mobilisation du Conseil national professionnel de psychiatrie, qui dénonçait un texte reposant « sur une conception réductrice du soin psychique, envisagé comme une série d’indicateurs objectivables » et ignorant « la diversité des fondements théoriques ». Ce livre blanc affirme qu’un dispositif de remboursement est un instrument de solidarité, non un instrument de normalisation doctrinale, et que le jour où l’appartenance à un dispositif conventionné vaudrait certification de la validité d’une approche psychothérapique, la pluralité que ce texte défend d’un bout à l’autre aurait cessé d’exister en fait, quand bien même elle subsisterait en droit.

Une dernière question demeure ouverte, et l’honnêteté commande de dire qu’elle n’est pas tranchée : le dispositif désengorge-t-il l’offre publique, ou en détourne-t-il les moyens ? La thèse du détournement est soutenue par la Convergence des psychologues en lutte, qui affirme que « Mon soutien psy » remplace des programmes déjà financés en protection de l’enfance, en périnatalité et en santé au travail, et dans les services de santé étudiant ; par une sénatrice qui évoquait en mai 2026 une substitution à des programmes financés par les agences régionales de santé ; et par des députés qui ont accusé l’exécutif de renoncer à financer la psychiatrie lourde. Le Gouvernement l’a formellement démentie en séance le 24 mars 2026, affirmant que les investissements étaient « distincts et complémentaires ». Ce livre blanc constate qu’aucune étude d’impact mesurant l’effet du dispositif sur les délais d’attente en centre médico-psychologique et en centre médico-psycho-pédagogique n’existe à ce jour — la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la santé mentale et le handicap, dont le rapport a été remis le 17 décembre 2025, recommande précisément la création d’une agence nationale de l’étude d’impact et fait de l’évaluation de « Mon soutien psy » l’une de ses priorités, ce qui confirme a contrario que cette évaluation n’a pas été conduite. Il constate également qu’il n’a trouvé aucun bilan public de réalisation des 800 postes en centres médico-psychologiques annoncés le 28 septembre 2021 en même temps que le remboursement des consultations. Que l’on ait su compter, au million près, les bénéficiaires du dispositif libéral, et que l’on ne sache pas dire combien des 800 postes publics promis le même jour ont été créés, dit assez où s’est portée l’attention de la puissance publique.