Partie 1ÉTAT DES LIEUX DE LA SANTÉ MENTALE DES ENFANTS ET DE LA PÉDOPSYCHIATRIEPage 66
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L’isolement et la contention des enfants et des adolescents : une pratique massive, largement illégale, et ce que le travail d’équipe fait reculer

Il est un point sur lequel ce livre blanc ne peut se contenter de la nuance qu’il s’est imposée partout ailleurs : l’enfermement et l’entrave physique d’enfants et d’adolescents hospitalisés en psychiatrie. La question est restée longtemps hors du champ du débat public français, alors même qu’elle concerne des mineurs privés de liberté, souvent au motif qu’ils s’automutilent ou qu’ils sont violents, c’est-à-dire précisément au motif de la souffrance pour laquelle ils ont été hospitalisés. Ce livre blanc soutient que cette pratique est, dans son état actuel, massive, mal mesurée, très largement dépourvue de base légale, et qu’il existe un corps de données convergentes — insuffisant pour valoir démonstration, suffisant pour valoir orientation — indiquant que son recul tient moins à des protocoles de sécurité qu’à la qualité du travail d’élaboration des équipes qui accueillent ces enfants.

Le cadre juridique doit d’abord être exposé, car c’est de lui que naît le paradoxe. L’article L. 3222-5-1 du code de la santé publique, créé par la loi du 26 janvier 2016, pose que l’isolement et la contention sont des pratiques de dernier recours, décidées par un psychiatre, pour une durée limitée, et inscrites dans un registre. Ce dispositif a été déclaré contraire à la Constitution par le Conseil constitutionnel le 19 juin 2020, faute de contrôle juridictionnel de la poursuite de ces mesures, en méconnaissance de l’article 66 de la Constitution qui fait de l’autorité judiciaire la gardienne de la liberté individuelle ; le régime transitoire issu de la loi de financement de la sécurité sociale pour 2021 a lui-même été censuré le 4 juin 2021 ; c’est la loi du 22 janvier 2022 qui a établi le régime actuel, précisé par le décret du 23 mars 2022 et l’instruction de la Direction générale de l’offre de soins du 29 mars 2022. L’isolement peut désormais être décidé pour douze heures, renouvelable par périodes de douze heures dans la limite de quarante-huit heures, la saisine du juge des libertés et de la détention devenant obligatoire au-delà de soixante-douze heures ; la contention mécanique est limitée à six heures, renouvelable dans la limite de vingt-quatre heures, avec saisine du juge au-delà de quarante-huit heures. Le point décisif est ailleurs : ces mesures ne sont légalement possibles que dans le cadre de soins psychiatriques sans consentement, l’instruction rappelant que « les soins psychiatriques libres sont la règle » et que les patients en soins libres ne peuvent en aucun cas être hospitalisés en unités fermées.

Or un mineur ne peut pas être admis en soins psychiatriques sans consentement à la demande d’un tiers. La Cour de cassation l’a rappelé sans ambiguïté dans un avis du 18 mai 2022 : l’article L. 3211-10 du code de la santé publique interdit toute hospitalisation d’un mineur décidée sur le fondement de l’article L. 3212-1, qu’elle soit demandée par un tiers ou même par les titulaires de l’autorité parentale. Le mineur relève donc des soins libres, à la demande de ses parents ou de son tuteur, des soins d’urgence, ou, à titre résiduel, d’une admission sur décision du représentant de l’État. Il en résulte une conséquence que ce livre blanc tient pour l’un des constats les plus graves qu’il ait à formuler : la très grande majorité des mineurs hospitalisés en psychiatrie l’étant en soins libres, l’isolement et la contention qui leur sont appliqués sont illégaux. Le Gouvernement l’a lui-même reconnu, dans une réponse à une question écrite publiée le 10 mars 2026, en indiquant que le code de la santé publique réserve strictement ces mesures aux hospitalisations sans consentement et que leur application à des mineurs en soins libres constitue une violation de la loi — la même réponse faisant état de 35 millions d’euros alloués entre 2021 et 2024 pour réduire ces pratiques. Et parce que ces mesures ne devraient pas exister, elles ne sont pas déclarées ; et parce qu’elles ne sont pas déclarées, elles échappent au contrôle du juge des libertés et de la détention. L’illégalité produit ici l’invisibilité, et l’invisibilité protège l’illégalité.

Ce livre blanc tient à corriger sur ce point une croyance répandue, y compris parmi les professionnels : la recommandation de bonne pratique de la Haute Autorité de Santé de février 2017, « Isolement et contention en psychiatrie générale », n’interdit pas ces mesures chez les mineurs. Elle dit l’inverse, dans des termes explicites : « Cette recommandation de bonne pratique concerne les services de psychiatrie générale. Dans ces services peuvent être hospitalisés les adolescents mineurs. Cette recommandation leur est applicable. » Il n’existe donc, à ce jour, aucune recommandation nationale propre à l’enfant et à l’adolescent en matière d’isolement et de contention : les mineurs sont couverts par un texte pensé pour des adultes, dans des services conçus pour des adultes. C’est une lacune, et non une garantie. Il faut le dire d’autant plus nettement que l’argument inverse est parfois avancé de bonne foi pour rassurer : la protection que l’on croit acquise n’existe pas.

L’ampleur du phénomène a été établie par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté dans un avis du 6 octobre 2025 relatif aux enfants privés de liberté dans les établissements de santé mentale, publié au Journal officiel le 4 décembre 2025. Cette autorité administrative indépendante y constate un recours massif à l’isolement des mineurs hospitalisés en psychiatrie, alors que très peu d’entre eux pourraient légalement y être soumis : selon les établissements, l’isolement concernerait de 15 % à 40 % des mineurs accueillis, pour des durées généralement inférieures à vingt heures mais atteignant, dans des cas exceptionnels, une centaine d’heures, la contention mécanique dépassant plus rarement six heures. Ces mesures échappent généralement à tout contrôle judiciaire. L’avis décrit en outre des enfants hospitalisés dans des unités pour adultes ou en service de pédiatrie faute de lits de pédopsychiatrie, parfois loin de leur domicile, soumis à des restrictions de circulation, au port obligatoire du pyjama, à l’interruption de leur scolarité, sans que leur avis soit recueilli ni, parfois, leurs parents informés. Le Contrôleur général formule quatre recommandations : créer un statut unique du mineur hospitalisé en psychiatrie, conforme à la Convention internationale des droits de l’enfant ; interdire expressément l’isolement et la contention des mineurs ; engager un plan national de réhabilitation de la pédopsychiatrie ; instaurer un contrôle judiciaire systématique, avec des délais plus courts que pour les adultes. Son rapport annuel pour 2025 qualifie la pédopsychiatrie de « maillon le plus fragilisé » du système et juge l’isolement et la contention de mineurs en soins libres « parfaitement illégaux ».

Figure 6 — L’angoisse de l’avenir chez les adolescents et les jeunes adultes.
Figure 6 — L’angoisse de l’avenir chez les adolescents et les jeunes adultes.

À cette description qualitative ne répond, en France, aucune statistique publique. Le recueil obligatoire mis en place depuis 2018 permet à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé d’établir que, en 2022, sur 76 000 personnes hospitalisées sans consentement à temps plein, 28 000 — soit 37 % — ont connu au moins une mesure d’isolement et 8 000 — soit 11 % — une contention mécanique ; mais cette publication porte explicitement sur les majeurs. Les analyses d’activité hospitalière de l’Agence technique de l’information sur l’hospitalisation permettent de dénombrer les mineurs hospitalisés en psychiatrie — environ 23 600 en temps complet en 2024, dont 0,4 millier d’enfants de zéro à trois ans, 4,6 milliers de quatre à douze ans et 18,6 milliers de treize à dix-sept ans — mais ne comportent aucune donnée sur l’isolement et la contention. Il n’existe donc pas, en France, de statistique nationale publique sur l’isolement et la contention des mineurs. La seule donnée quantitative française portée à la connaissance de ce livre blanc est celle que citent Claire Gandré et ses collègues dans The Conversation du 10 juin 2026 : en pédopsychiatrie, dans les Hauts-de-France, entre 2020 et 2024, environ 9 % des mineurs hospitalisés auraient été placés au moins une fois à l’isolement et près de 5 % auraient subi une contention mécanique — chiffres que les chercheurs qui les citent estiment eux-mêmes probablement sous-évalués, et dont ce livre blanc n’a pas pu identifier la publication primaire. Que l’on ne sache pas compter ce que l’on affirme vouloir réduire est, en soi, un résultat.

La littérature internationale, plus abondante, donne la mesure de ce que ces chiffres recouvrent. Une revue systématique publiée en 2021, portant sur seize études quantitatives conduites dans six pays, établit qu’entre 27 % et 44 % des mineurs hospitalisés en psychiatrie ont subi une contention physique ; que le risque est plus élevé chez les enfants les plus jeunes ; que les garçons sont contenus plus fréquemment mais que les filles sont davantage exposées aux épisodes répétés ; que les contentions dépassant quinze minutes sont corrélées à un risque accru de blessure ; et que les conséquences psychologiques de ces mesures demeurent, selon les termes mêmes des auteurs, mal comprises, l’expérience qu’en font les enfants eux-mêmes n’ayant presque jamais été recueillie. Une étude cas-témoins conduite au service de pédopsychiatrie de l’Université médicale de Vienne sur 782 admissions entre 2019 et 2022 retrouve une prévalence de l’isolement ou de la contention de 12,8 %, et identifie comme facteurs de risque majeurs le trouble de la personnalité borderline et l’état de stress post-traumatique, avec des rapports de cotes très élevés — respectivement de l’ordre de 15 et de 6 — dans un modèle multivarié dont ce livre blanc rappelle qu’il est monocentrique. Une étude prospective américaine publiée en 2022 établit dans le même sens que l’intensité des symptômes de stress traumatique mesurée à l’admission prédit la fréquence des contentions ultérieures, dans une population où 92 % des jeunes rapportent une histoire de traumatisation chronique.

Ces résultats dessinent un cercle dont il faut nommer la logique. Les deux profils cliniques les plus étroitement associés à l’automutilation chez l’adolescent — le fonctionnement limite et l’état de stress post-traumatique — sont précisément ceux que l’on isole et que l’on contient le plus, c’est-à-dire précisément ceux pour lesquels le risque de re-traumatisation est le plus élevé. Une revue systématique de vingt et une études qualitatives conduites dans onze pays documente ce que les patients en disent : détresse, re-traumatisation chez les survivants d’abus, la contention réveillant des souvenirs traumatiques personnels, séquelles durables sous forme de cauchemars et de souvenirs intrusifs, sentiment de déshumanisation, chambre d’isolement décrite comme une prison. On répond ainsi à une conduite dont l’origine est traumatique par une mesure qui a les propriétés d’un traumatisme. Il faut ajouter que ces mesures tuent : un recensement portant sur les États-Unis de 1993 à 2018 a identifié 79 décès d’enfants et d’adolescents survenus au cours d’une contention, dont 38 par asphyxie et 38 en position de décubitus ventral, les auteurs concluant à une défaillance de structures et de processus organisationnels — cultures privilégiant le contrôle, absence de procédures de sécurité robustes, formation insuffisante. Fondé sur des sources publiques et médiatiques, ce recensement constitue un plancher, non une incidence.

Et l’on ne dispose, pour justifier ces pratiques, d’aucune preuve d’efficacité. La seule revue Cochrane consacrée à la question, publiée en 2000, a examiné 2 155 références et lu trente-cinq articles en détail sans qu’aucune étude ne remplisse les critères d’inclusion ; sa conclusion tient en une phrase : « No controlled studies exist that evaluate the value of seclusion or restraint in those with serious mental illness. » Que cette revue n’ait pas été mise à jour depuis vingt-six ans est en soi une information sur l’intérêt porté à la question. On mesurera le contraste avec l’exigence de niveau de preuve opposée, comme ce livre blanc l’a montré en 2.3 et en 2.6, aux psychothérapies de l’enfant : on demande à la parole d’être prouvée, on ne demande rien à la sangle. Les recommandations britanniques relatives à l’automutilation publiées en septembre 2022 sont d’ailleurs construites sur un tout autre principe : moindre restriction, association du patient à la décision de retrait des objets dangereux, interdiction de confier la surveillance à des personnels non formés à l’observation clinique, formation de tous les intervenants aux méthodes d’observation thérapeutique incluant l’engagement et la construction de la relation, et interdiction explicite des approches punitives et aversives. Aucune de ces recommandations n’autorise la contention comme réponse à l’automutilation.

Reste la question décisive : qu’est-ce qui fait reculer, dans les faits, la violence et le recours à la contrainte ? Ce livre blanc soutient — et c’est ici qu’il rejoint la thèse qui l’anime d’un bout à l’autre — que la réponse est du côté du travail d’équipe et de l’élaboration collective, et non du côté du protocole. Le premier élément de preuve est le plus fort dont dispose ce champ. Un essai contrôlé randomisé en clusters, conduit sur trente et une unités tirées au sort dans quinze hôpitaux et publié en 2015, a évalué le modèle Safewards, ensemble d’interventions simples visant à améliorer la relation entre soignants et patients : il établit une réduction de 15 % du taux d’événements de conflit — intervalle de confiance à 95 % de 5,6 % à 23,7 % — et une réduction de 26,4 % du taux de mesures de confinement — intervalle de confiance de 9,9 % à 34,3 %. Les auteurs concluent que « des interventions simples visant à améliorer les relations du personnel avec les patients peuvent réduire la fréquence des conflits et du confinement ». Ce livre blanc, fidèle à l’exigence méthodologique qu’il s’impose, énonce aussitôt les trois réserves : l’essai porte sur des unités d’adultes en psychiatrie aiguë et non sur la pédopsychiatrie ; la notion de confinement y est un composite qui ne recouvre pas la seule contention mécanique au sens français ; et Safewards n’a pas été évalué sur les taux d’isolement et de contention en pédopsychiatrie, la seule étude disponible en unité pour adolescents mesurant le climat de service et non le recours à la contrainte.

Le deuxième élément est, pour la thèse défendue ici, le plus éclairant. Une étude transversale portant sur 136 unités de psychiatrie aiguë dans vingt-six établissements du service de santé britannique, fondée sur 6 661 questionnaires de personnels, a modélisé une chaîne allant du leadership au travail d’équipe, du travail d’équipe à la structure, de la structure à l’épuisement professionnel, et de l’épuisement professionnel au rapport aux patients difficiles. Son résultat le plus important tient dans une comparaison : les unités classées comme bien fonctionnantes présentent des taux de mesures de confinement significativement plus bas que les unités mal fonctionnantes, sans que le nombre d’événements de conflit diffère significativement entre elles. Autrement dit, à niveau de conflit comparable, ce n’est pas le comportement des patients qui détermine le recours à la contrainte : c’est l’état de l’équipe. Une seconde étude transversale identifie dans le même sens, parmi les prédicteurs du recours à l’isolement et à la contention, l’expression de la colère et de l’agressivité entre les membres de l’équipe elle-même, tandis que ni le niveau de formation, ni le grade, ni le genre des soignants ne prédisent quoi que ce soit. La violence dont il est question n’est pas seulement celle du patient ; elle circule dans l’institution, et l’institution la rend au patient sous forme de contrainte.

Les données françaises les plus récentes vont dans le même sens. L’analyse conduite en 2026 par l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé sur 204 établissements autorisés en soins sans consentement, complétée par une enquête ethnographique dans quatre établissements historiquement faibles utilisateurs, établit que la contention augmente lorsque les effectifs infirmiers diminuent, et qu’aucune association significative n’apparaît avec les caractéristiques du territoire — ni la prévalence des troubles, ni la défavorisation sociale. Les établissements les moins recourants se caractérisent par la capacité des professionnels à être accueillants et disponibles, par des équipes stables et cohésives, par des médecins engagés partageant des valeurs institutionnelles, et par une culture organisationnelle soutenant explicitement la réduction de la contrainte. Ce livre blanc rappelle que ce volet qualitatif repose sur quatre sites choisis pour leur faible recours et qu’il est donc exposé à la causalité inverse — des équipes stables parce que l’on contraint peu, autant que l’inverse : ces facteurs sont congruents avec la thèse défendue, ils ne la démontrent pas. Mais un fait, lui, est établi sans réserve par les données du recueil obligatoire pour l’année 2022, publiées par le même institut en février 2024 : en 2022, onze établissements français déclaraient zéro isolement et trente-deux déclaraient zéro contention, quand quatorze dépassaient 50 % de patients isolés. Un écart de cette ampleur entre établissements accueillant des populations comparables interdit de tenir la contrainte pour une fatalité clinique. Elle est une variable organisationnelle.

Les programmes qui ont été construits pour agir sur cette variable confirment cette lecture, à condition d’en énoncer honnêtement le niveau de preuve. Les Six Core Strategies, élaborées aux États-Unis dans le cadre de l’association nationale des directeurs de programmes de santé mentale, reposent sur six axes dont quatre sont, en substance, un dispositif d’élaboration collective : engagement continu de l’encadrement et revue quotidienne de chaque événement ; usage des données au niveau de chaque unité ; formation continue et culture de service fondée sur le rétablissement et sur le soin informé par le trauma ; et surtout reprise systématique de chaque épisode en trois temps, débriefing immédiat, transmission à l’encadrement, débriefing formel avec analyse des causes racines. Une étude d’implémentation multisite conduite dans quarante-trois établissements de huit États rapporte, pour le groupe ayant stabilisé la démarche, une réduction de 17 % de la proportion de patients isolés, de 19 % des heures d’isolement et de 30 % de la proportion de patients contenus, la réduction de 55 % des heures de contention n’atteignant pas le seuil de significativité ; les auteurs reconnaissent eux-mêmes l’absence de groupe de comparaison, et ces pourcentages reposent selon les indicateurs sur neuf à quinze établissements seulement. En unité pour enfants et adolescents, une revue rétrospective monocentrique portant sur 458 jeunes rapporte une diminution des épisodes d’isolement et de contention d’environ deux tiers après formation des équipes aux mêmes stratégies.

Deux études conduites en unités d’hospitalisation pour enfants aux États-Unis méritent d’être rapportées plus longuement, parce qu’elles constituent le résultat le plus spectaculaire de ce champ et parce que leur lecture honnête est exigeante. La première, publiée en 2006, porte sur une unité fermée de treize lits accueillant des enfants de trois à quatorze ans, dont environ 80 % avaient des antécédents traumatiques et 95 % étaient admis pour un dyscontrôle comportemental sévère : trente-quatre soignants ont été formés à une approche de résolution collaborative des problèmes, assortie d’une supervision bihebdomadaire pendant un an ; 281 épisodes de contention avaient été documentés durant les neuf mois précédant la formation, un seul épisode l’a été durant les quinze mois suivants, et les blessures requérant des soins sont passées d’une moyenne de 10,8 à 3,3 par mois. La seconde, publiée en 2008, est une étude prospective sur cinq ans conduite dans une unité de quinze lits pour enfants d’âge scolaire : les contentions y passent de 263 à 7 par an, les isolements de 432 à 133, la durée moyenne d’un épisode de contention de 41 à 18 minutes, et la durée moyenne de séjour diminue de 37 %. Ces chiffres ne peuvent être cités sans leurs limites, et ce livre blanc refuse de les en séparer : il s’agit d’études avant-après monocentriques sans groupe témoin ; la définition retenue de la contention dans la première n’inclut que les maintiens de plus de cinq minutes, de sorte qu’une part de la disparition mesurée est un effet de définition ; et dans la seconde, les blessures du personnel ont augmenté la première année de mise en œuvre avant de diminuer fortement, ce qui indique qu’une telle transformation n’est pas indolore et suppose que l’institution accepte de traverser une période difficile.

L’état général de la preuve doit être énoncé sans complaisance, car ce livre blanc ne peut réclamer en 2.3 une lecture critique de la hiérarchie des niveaux de preuve et s’en dispenser lorsqu’elle le sert. Une revue systématique publiée en 2023 sur les interventions informées par le trauma visant à réduire les pratiques restrictives auprès d’enfants et d’adolescents ne retient que neuf études, toutes américaines, dont aucun essai randomisé : huit sur neuf rapportent des réductions significatives, la réduction moyenne des événements violents ou agressifs atteignant environ 61 %, mais une seule étude a mesuré la fidélité d’implémentation et l’hétérogénéité interdit toute méta-analyse ; les auteurs concluent qu’il n’est pas possible de dire quel aspect des interventions a produit l’effet et qu’une base de preuves nettement plus robuste est nécessaire. Une revue intégrative de 2022 portant sur dix-huit articles aboutit à la même conclusion, tout en signalant que la réduction du stress du personnel par la pleine conscience figure parmi les stratégies recensées de diminution de l’isolement et de la contention en pédopsychiatrie. Une revue de 2024 conclut que ces protocoles peuvent réduire les épisodes d’isolement mais que la certitude des résultats est faible en raison des limites méthodologiques. Ce livre blanc mentionne enfin deux résultats qui contrarient la thèse et qu’il aurait été facile de taire : une étude quasi expérimentale avec groupe de comparaison, la plus solide méthodologiquement du champ pédiatrique, rapporte une baisse significative de l’isolement mais une hausse significative de la contention dans le groupe informé par le trauma, ce qui signale un risque réel de substitution d’une mesure à l’autre ; et un essai contrôlé prospectif d’introduction de pairs-aidants en unité fermée n’a pas fait baisser la contention dans le groupe intervention, mais a empêché la hausse observée dans le groupe témoin, ce qui est un résultat utile à condition d’être formulé ainsi.

C’est à ce point de l’exposé que ce livre blanc doit dire ce qu’il en est de la psychothérapie institutionnelle, et le dire sans détour. Le corpus est considérable et ancien : il naît à Saint-Alban autour de François Tosquelles à partir de 1940, se prolonge à La Borde autour de Jean Oury à partir de 1953, et repose sur un principe dont la formulation la plus ramassée est qu’il faut soigner l’institution pour soigner les patients — d’où le club thérapeutique, la réunion soignants-soignés, l’attention portée au transfert dissocié et réparti sur l’ensemble de l’équipe plutôt que concentré sur un seul praticien, et l’analyse continue de ce que ce courant nomme la pathologie de l’institution, c’est-à-dire la manière dont un service peut lui-même devenir malade et rendre aux patients, sous forme de rigidité, de violence ou d’abandon, la souffrance qu’il ne parvient pas à élaborer. Ce livre blanc doit toutefois énoncer un constat que l’honnêteté lui impose et qu’il serait plus confortable de passer sous silence : il n’existe, à sa connaissance, aucune évaluation empirique publiée de la psychothérapie institutionnelle mesurant son effet sur le recours à l’isolement, à la contention, ou sur la fréquence des passages à l’acte violents ou auto-agressifs — ni en psychiatrie adulte, ni a fortiori en pédopsychiatrie. Aucune des revues systématiques internationales citées plus haut ne mentionne ce courant, ni d’ailleurs aucune approche française : toutes les études incluses sont anglo-saxonnes ou nordiques. Il ne faut donc pas écrire que la psychothérapie institutionnelle réduit le recours à la contention ; il faut écrire qu’on ne l’a jamais mesuré.

Mais cette absence appelle deux remarques qui ne sont pas des échappatoires. La première est que les dimensions organisationnelles dont ce courant a fait sa doctrine dès les années 1940 — stabilité et cohésion de l’équipe, élaboration collective de ce qui se joue dans le service, reprise systématique des événements, participation des patients à la vie de l’institution, attention portée à la pathologie de l’institution elle-même — sont exactement celles que les programmes anglo-saxons évalués ont ensuite opérationnalisées sous les noms de leadership, de débriefing, de développement des équipes et de transformation de la culture de service, et exactement celles que les études d’association françaises et britanniques retrouvent du côté des établissements peu recourants. Ce livre blanc formule cette convergence comme une convergence, et non comme une validation : les données disponibles ne valident pas une doctrine, elles indiquent que le levier organisationnel qu’elle a désigné le premier est bien un levier. La seconde remarque est que cette absence d’évaluation n’est pas un accident, mais l’effet exact du mécanisme décrit en 2.3 et en 2.8 : ce corpus est publié en français, dans des revues qui ne sont pas indexées dans les bases interrogées par les revues systématiques internationales, et il porte sur un objet — la transformation continue d’un collectif soignant — que l’essai contrôlé randomisé est structurellement inapte à saisir, et que le Medical Research Council rangerait sans difficulté, comme ce livre blanc l’a montré en 2.9, parmi les interventions complexes. Les méthodes existent : les études de cas systématiques et intensives développées en France par Jean-Michel Thurin dans le cadre du réseau de recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques de la Fédération française de psychiatrie en fournissent le modèle, appliqué jusqu’ici au processus psychothérapique individuel. Rien n’interdit de les appliquer à l’institution elle-même. Que nul ne l’ait fait, alors que des enfants sont enfermés chaque jour en France dans des conditions dont l’État reconnaît lui-même l’illégalité, est un scandale d’un autre ordre que méthodologique.

Ce livre blanc conclut cette section par un rapprochement qu’il tient pour essentiel. La hausse des hospitalisations pour gestes auto-infligés est massive et documentée : les taux d’hospitalisation en psychiatrie ont augmenté de 246 % chez les dix-quatorze ans et de 163 % chez les quinze-dix-neuf ans sur la période 2021-2022 par rapport à la période 2010-2019, et environ 85 000 personnes ont été hospitalisées pour de tels gestes en 2022. Entre 10 % et 20 % des adolescents hospitalisés s’automutilent au moins une fois durant leur séjour, certains jusqu’à cent trente fois. Ces enfants arrivent donc en nombre croissant dans des services dont ce livre blanc a décrit en 1.6 et en 1.9 l’appauvrissement en effectifs, la rotation des équipes et l’épuisement — et l’on vient de voir que la contention augmente quand les effectifs infirmiers diminuent, et que ce sont les équipes les moins soutenues qui contraignent le plus. La contrainte exercée sur des enfants n’est pas un accident isolé du reste du système : elle en est le symptôme le plus visible et le plus douloureux. Il n’y aura pas de réduction durable de l’isolement et de la contention des mineurs sans qu’on ait rendu aux équipes le temps, la stabilité et les espaces d’élaboration sans lesquels un adulte, seul devant un adolescent qui se lacère, n’a d’autre ressource que sa force. Les propositions correspondantes sont formulées en 3.14.