Au-delà du constat général de saturation dressé en ouverture de cette partie, il convient de préciser la nature de la crise que traverse l’offre de soins publics en pédopsychiatrie. Le secteur de psychiatrie infanto-juvénile, organisé depuis les années 1970 autour du principe d’un maillage territorial de proximité — centres médico-psychologiques, centres d’accueil thérapeutique à temps partiel, hôpitaux de jour —, constitue historiquement l’un des atouts les plus précieux du système de soins français : réelle gratuité pour les familles — au regard de dispositifs comme « Mon soutien psy » —, accessibilité géographique, continuité du suivi par une équipe stable et pluridisciplinaire, articulation étroite avec l’école, la protection maternelle et infantile (PMI) et l’aide sociale à l’enfance.
C’est précisément ce modèle qui se trouve aujourd’hui fragilisé par la pénurie de médecins et de soignants, la fermeture ou la réduction d’activité de certaines structures, et la concurrence croissante d’une offre libérale et d’établissements privés lucratifs, plus coûteux et géographiquement inégalement répartie, qui laisse de côté les familles les plus précaires et les territoires les moins dotés.
Cette fragilisation se mesure très concrètement en places et en lits fermés. La psychiatrie française a perdu, tous âges confondus, près de 7 000 places d’hospitalisation à temps complet entre 2008 et 2022, pour n’en plus compter que 58 568 en 2022 ; la pédopsychiatrie, où les capacités d’accueil à temps plein étaient déjà structurellement insuffisantes, n’a pas été épargnée par ce mouvement de fermetures dénoncé par plusieurs rapports parlementaires. Les conséquences de cette pénurie de lits se mesurent, plus gravement encore, en enfants renvoyés chez eux faute de place : en 2023, cent vingt-trois enfants de moins de quinze ans présentant des idées suicidaires ou ayant fait une tentative de suicide n’ont pas pu être hospitalisés au CHU de Nantes malgré une indication médicale d’hospitalisation en urgence, et ont dû regagner leur domicile — chiffre cité lors des débats parlementaires au Sénat et symptomatique d’une réalité observée, à des degrés divers, dans de nombreux autres territoires.
Cette fragilisation du secteur public a des conséquences cliniques directes : ruptures de parcours lorsqu’un enfant change de structure sans continuité de suivi, orientation par défaut vers les urgences pédiatriques ou psychiatriques faute de place en ambulatoire, listes d’attente qui retardent une prise en charge dont on sait, par ailleurs, que la précocité conditionne largement le pronostic. Elle a également des conséquences sur l’équité : les familles les mieux informées et les mieux dotées économiquement parviennent à contourner les délais du secteur public en recourant au libéral, tandis que les familles les plus vulnérables, souvent celles dont les enfants sont le plus exposés aux facteurs de risque psychosociaux, restent en attente. Restaurer une offre de soins de proximité, d’accès facilité, d’accueil sans barrière diagnostique préalable et de lien durable avec une équipe stable constitue, comme le développera la troisième partie de ce livre blanc, une priorité qui conditionne l’efficacité de toute autre réforme.