Aux difficultés de moyens décrites au § 1.6 s’ajoute un désordre d’une autre nature, moins visible parce qu’il ne se lit sur aucune ligne budgétaire, et pourtant décisif : depuis plus de trente ans, les pouvoirs publics n’ont cessé d’ajouter de nouveaux dispositifs de soin et d’accompagnement sans jamais penser leurs articulations ni leurs emboîtements, et le plus souvent sans les relier aux secteurs de psychiatrie infanto-juvénile qui constituent pourtant l’ossature historique de l’offre publique de proximité. Chaque plan, chaque stratégie nationale, chaque feuille de route a apporté sa structure nouvelle, son sigle et son financement propre, sans que soit jamais reprise la question de l’ensemble : qui accueille en premier, qui oriente, qui suit dans la durée, qui reprend le fil lorsqu’un enfant sort d’un dispositif. Le résultat est une architecture par sédimentation, où des structures aux missions partiellement identiques se trouvent placées en concurrence pour les mêmes financements et les mêmes professionnels, où les moyens se dispersent au lieu de se cumuler, où les lieux d’accueil, de soin et d’accompagnement s’éclatent — et où les ruptures de parcours, dont chacun déplore ensuite la fréquence, sont en réalité produites par l’organisation elle-même autant que par la pénurie.
La pédopsychiatrie en offre plusieurs illustrations directes. La création des centres référents des troubles du langage et des apprentissages, puis celle des plateformes de coordination et d’orientation destinées aux enfants de zéro à douze ans présentant des signes de trouble du neurodéveloppement — autisme, troubles spécifiques des apprentissages, trouble du déficit de l’attention —, ont institué des circuits nouveaux pour des missions qui incombaient aux centres médico-psychologiques et aux centres médico-psycho-pédagogiques, et qui relèvent toujours aujourd’hui de leurs missions. Il ne s’agit pas de contester l’utilité de ces dispositifs, ni la légitimité du besoin auquel ils répondent : il s’agit d’observer qu’on a construit à côté plutôt que renforcé au centre, et que le même enfant peut désormais être évalué dans un lieu, orienté depuis un deuxième et suivi — lorsqu’il l’est — dans un troisième, sans qu’aucune instance ne soit responsable de la continuité de l’ensemble. Dans le même mouvement, d’autres dispositifs ont disparu sans être remplacés : les réseaux d’aide spécialisée aux élèves en difficulté, dont l’intérêt tenait précisément à ce qu’ils travaillaient en lien avec les centres médico-psychologiques et, plus étroitement encore, avec les centres médico-psycho-pédagogiques, lesquels comptaient en leur sein des personnels spécialisés de l’Éducation nationale. Ce que l’on a défait là n’était pas une survivance : c’était l’une des rares articulations effectives entre l’école et le soin psychique, c’est-à-dire entre les deux lieux où se manifeste d’abord la souffrance d’un enfant.
À cette sédimentation s’ajoute un clivage administratif que trente ans de réformes n’ont pas entamé : celui qui sépare les structures de soin des structures d’accueil médico-sociales. Un hôpital de jour de pédopsychiatrie et un institut médico-éducatif relèvent d’autorités, de financements, de tutelles, de conventions collectives et de logiques d’évaluation distincts, alors qu’ils accueillent souvent les mêmes enfants à des moments différents de leur trajectoire, et parfois simultanément. Faute d’une organisation pensée de l’articulation entre le sanitaire et le médico-social, le passage de l’un à l’autre repose sur la bonne volonté des équipes et sur les relations personnelles qu’elles ont su nouer ; il ne repose sur aucun dispositif institué. Ce sont les familles qui en paient le prix, contraintes de reconstituer elles-mêmes, dossier après dossier, une cohérence que le système ne produit pas, et de recommencer l’explication de l’histoire de leur enfant à chaque nouvelle porte. Ce constat rejoint directement l’analyse développée aux § 1.15 et 1.19 : de même qu’il ne faut ni opposer ni cliver le soin et l’accompagnement du handicap, il ne faut pas laisser subsister entre eux une frontière administrative qui n’a aucune justification clinique. Les propositions formulées en 3.11 et en 3.15 sur la gouvernance territoriale partagée et sur l’inclusion réelle procèdent de ce constat : ce dont la pédopsychiatrie française a besoin n’est pas d’un dispositif de plus, mais d’une conception d’ensemble qui redonne à l’offre publique de proximité sa fonction de pivot et qui institue, au niveau du territoire, la responsabilité de la continuité du parcours.