Partie 1ÉTAT DES LIEUX DE LA SANTÉ MENTALE DES ENFANTS ET DE LA PÉDOPSYCHIATRIEPage 39
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Une crise des métiers et de la formation

La fragilisation de l’offre de soins décrite plus haut ne se réduit pas à une question de moyens budgétaires : elle tient aussi, très directement, à une crise des vocations et de la formation dans l’ensemble des métiers de la pédopsychiatrie. Le nombre de postes d’internat de psychiatrie fléchés vers la surspécialisation en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent demeure insuffisant au regard des besoins, et de nombreux internes choisissent, une fois leur formation achevée, de s’orienter vers l’exercice libéral plutôt que vers l’hôpital public, faute d’une attractivité suffisante des carrières hospitalières en termes de rémunération, de conditions de travail et de reconnaissance. Cette désaffection touche particulièrement la profession de psychologue : il existe désormais, dans certains secteurs, des postes de psychologues non pourvus ou ne suscitant que très peu de candidatures, fait nouveau dans une profession jusque-là abondamment pourvue en candidats. La rémunération en est l’une des causes directes : dans la fonction publique hospitalière, un psychologue débutant commençait sa carrière, il y a trente ans, à environ 75 % au-dessus du salaire minimum ; il la commence aujourd’hui à 7 % au-dessus. Cette profession illustre à elle seule le déclassement dont l’ensemble des métiers du soin psychique a fait l’objet dans la fonction publique au fil des années. Cette désaffection touche également les professions paramédicales et sociales qui constituent, aux côtés des médecins, le cœur des équipes de pédopsychiatrie : infirmiers, psychomotriciens, orthophonistes, éducateurs spécialisés, dont les postes demeurent, dans de nombreuses structures publiques, durablement non pourvus.

Cette crise des métiers appelle une réponse de long terme qui ne se limite pas à l’augmentation du numerus clausus ou du nombre de postes ouverts : elle suppose une revalorisation en profondeur de l’image et des conditions d’exercice de la pédopsychiatrie publique, un accompagnement renforcé des jeunes professionnels par des dispositifs de supervision clinique et de formation continue, et une reconnaissance institutionnelle du travail en équipe pluridisciplinaire, aujourd’hui fréquemment fragilisé par la pénurie de temps et de personnel. Elle suppose également que la formation initiale des futurs pédopsychiatres continue d’intégrer, aux côtés des enseignements de psychopharmacologie, de neurosciences et de génétique, une formation clinique approfondie aux différentes approches psychothérapeutiques — psychodynamiques, systémiques, cognitivo-comportementales — et à la psychopathologie du développement, de manière à ce que les futurs praticiens disposent d’une palette de compétences suffisamment large pour ajuster leur pratique à la diversité des situations cliniques qu’ils rencontreront.

Cette crise des vocations tient aussi, plus profondément qu’on ne le reconnaît d’ordinaire, à la manière dont la discipline se représente et s’enseigne elle-même. Peu de jeunes praticiens se destinent à une profession médicale pour n’y remplir, in fine, que des items de check-list et exécuter des protocoles : ce qui attire vers le soin psychique de l’enfant, et ce qui retient les professionnels déjà en exercice, c’est la possibilité d’une rencontre avec un sujet singulier, inscrit dans une famille, une histoire, une culture, avec la possibilité de lui offrir tout l’éventail des réponses de soin — biologiques, psychologiques, sociales et anthropologiques — et non la seule application répétée de grilles standardisées. Une pédopsychiatrie qui ne reconnaîtrait pas explicitement la dimension sociale, culturelle et anthropologique de la souffrance psychique de l’enfant, rappelée dans cette partie, prive ainsi la discipline de l’une de ses principales sources de sens et, par là même, de son attractivité pour les générations à venir. Cette exigence doit se traduire concrètement dans l’enseignement de la psychiatrie et de la pédopsychiatrie : la formation des internes ne saurait se limiter aux seuls enseignements neurobiologiques, génétiques et computationnels, aussi nécessaires soient-ils ; elle doit inclure, au même titre, les grands travaux qui ont pensé philosophiquement, socialement et institutionnellement la frontière entre la norme et la pathologie — au premier rang desquels ceux de Georges Canguilhem, dont Le Normal et le Pathologique (1943 ; édition augmentée, 1966) demeure la référence fondatrice de cette question : Canguilhem y établit que le pathologique n’est pas un simple écart quantitatif par rapport à une moyenne statistique, mais une autre norme, propre à un vivant singulier aux prises avec son milieu, ce qui invalide par avance toute assimilation mécanique de la santé psychique de l’enfant à sa seule conformité à des normes de développement standardisées. Ils comptent également ceux de Michel Foucault, dont Histoire de la folie à l’âge classique et Naissance de la clinique demeurent des références indispensables pour comprendre comment se construisent, historiquement et socialement, les catégories mêmes du normal et du pathologique que la clinique de l’enfant est amenée à mobiliser chaque jour.