Ce livre blanc souhaite faire une place, dans son état des lieux, à un phénomène encore mal identifié par les nomenclatures cliniques mais dont la réalité clinique est de plus en plus tangible sur le terrain : l’éco-anxiété. Ce terme, apparu initialement pour désigner l’inquiétude suscitée par le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité, doit selon nous être entendu plus largement, comme une angoisse de l’avenir qui prend chez les enfants et surtout chez les adolescents des formes multiples et souvent enchevêtrées. Une étude conduite pour l’ADEME et publiée en 2025 établit que 47 % des adolescents français se disent stressés par l’état de la planète, et que 53 % d’entre eux présentent des troubles anxieux mesurables, soit une progression de dix points par rapport à 2021 ; les indicateurs d’irritabilité, d’inquiétude incontrôlable et de peur qu’un événement terrible ne survienne ont tous augmenté sur la même période. Une étude qualitative publiée en janvier 2026 dans La Psychiatrie de l’enfant, menée auprès d’enfants et d’adolescents de 7 à 18 ans, confirme que cette préoccupation climatique s’accompagne, chez une partie d’entre eux, d’affects anxieux authentiques et durables, et non d’une simple préoccupation civique passagère.
Mais l’éco-anxiété, au sens où ce livre blanc entend la mobiliser, ne se limite pas à la question climatique. Elle s’étend aujourd’hui, avec une acuité particulière chez les adolescents et les jeunes adultes, à la crainte de ne pas trouver sa place sur un marché du travail bouleversé par l’intelligence artificielle. Une enquête OpinionWay conduite pour Chance en mai 2026 auprès d’étudiants français de 18 à 24 ans montre que 61 % d’entre eux se disent inquiets pour leur avenir professionnel du fait de l’essor de l’intelligence artificielle, qu’un sur deux craint que cette technologie ne remplace le métier même auquel il se destine, et que 77 % anticipent un marché du travail plus compétitif pour les jeunes diplômés. Cette inquiétude, qui touche directement les adolescents en construction de projet scolaire et professionnel, se diffuse également par imprégnation aux enfants plus jeunes, à travers l’anxiété des parents et le climat familial et médiatique ambiant, alors même que les nomenclatures diagnostiques usuelles peinent à nommer une souffrance dont l’origine n’est ni purement individuelle ni purement psychopathologique, mais résulte d’une incertitude sociétale largement partagée.

Cette angoisse de l’avenir affecte enfin, de façon plus profonde encore, le désir d’enfant lui-même, et donc la génération à venir. Plusieurs enquêtes convergent pour montrer qu’une part significative des jeunes adultes, de l’ordre de 37 % chez les 16-25 ans selon les études disponibles, déclarent hésiter à procréer en raison de l’urgence climatique et de l’incertitude qui pèse sur l’avenir, qu’il s’agisse du climat, du contexte géopolitique ou de l’incertitude économique liée aux mutations technologiques. Cette hésitation n’est sans doute pas la seule cause de la baisse de la fécondité française, tombée à 1,68 enfant par femme en 2023, son niveau le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale, mais elle en constitue une composante psychique que ce livre blanc juge nécessaire de nommer, tant elle éclaire, en amont même de la conception, le climat psychique dans lequel grandissent les enfants nés de parents eux-mêmes traversés par cette inquiétude.
Ce livre blanc souligne que ces anxiétés, pour légitimes et en partie rationnelles qu’elles soient au regard des transformations réelles du monde, ne sont pas pour autant sans risque psychopathologique : lorsqu’elles ne trouvent pas à se dire, à s’élaborer, à se transformer en engagement ou en pensée plutôt qu’en rumination silencieuse, elles peuvent se cristalliser en authentiques troubles anxieux — trouble anxieux généralisé, attaques de panique, anxiété de séparation exacerbée chez l’enfant plus jeune — qui relèvent alors pleinement du soin psychique. Ce livre blanc appelle donc à ce que l’éco-anxiété et l’angoisse de l’avenir, dans toutes leurs dimensions climatique, technologique et existentielle, soient reconnues comme une composante à part entière de l’état des lieux de la santé mentale des enfants et des adolescents, et prises en compte dans la formation des professionnels comme dans l’accueil clinique qui leur est réservé, sans être ni banalisées comme un simple air du temps, ni psychiatrisées à l’excès comme si elles relevaient d’emblée et pour tous d’un trouble constitué.