Aucun état des lieux de la santé mentale de l’enfant ne serait complet s’il ignorait la dimension culturelle et anthropologique de cette souffrance. Un enfant ne grandit jamais dans l’abstrait : il grandit dans une famille singulière, porteuse d’une histoire, d’une langue, parfois d’un parcours migratoire, dans une culture qui définit différemment les frontières entre le normal et le pathologique, entre l’enfance et l’âge adulte, entre l’autorité et l’autonomie. La clinique transculturelle, développée en France notamment par Marie Rose Moro et Tobie Nathan à la suite des travaux fondateurs de Georges Devereux, a montré que la présentation clinique d’une même souffrance — anxiété de séparation, trouble du sommeil, trouble du comportement — peut varier considérablement selon les référentiels culturels des familles, et que l’ignorance de cette dimension expose à des erreurs diagnostiques et à des ruptures de l’alliance thérapeutique avec des familles qui ne se reconnaissent pas dans une lecture exclusivement biomédicale ou exclusivement psychologisante de la difficulté de leur enfant.
Cette dimension culturelle rejoint une transformation plus large de l’enfance contemporaine, qu’aucune approche strictement biologique ne saurait à elle seule appréhender : l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux dans le quotidien des enfants et des adolescents, la transformation des configurations familiales, l’intensification de la pression scolaire et de la compétition sociale, l’affaiblissement de certains collectifs traditionnels de socialisation, ou encore l’exposition croissante à l’incertitude environnementale et géopolitique qui nourrit, chez de nombreux adolescents, une anxiété existentielle documentée par plusieurs enquêtes internationales récentes. Le DSM lui-même, présenté comme une nomenclature athéorique et purement descriptive, véhicule en réalité une conception implicite et culturellement située de la normalité enfantine et de la souffrance, qui peut se révéler mal ajustée à des configurations familiales et culturelles différentes de celles qui ont présidé à son élaboration. Prendre au sérieux cette dimension culturelle et anthropologique n’est donc pas une clause de style : c’est une condition de la pertinence clinique de toute réponse apportée à la souffrance psychique de l’enfant.
