Partie 2CONTRE LE RÉDUCTIONNISME ET LE SCIENTISME, POUR UN PLURALISME ÉPISTÉMOLOGIQUEPage 92
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Retrouver l’evidence-based practice dans sa plénitude : preuve, expertise clinique et valeurs de l’enfant et de sa famille

Un point trop souvent occulté dans le débat français mérite d’être rappelé avec insistance : l’EBM, dans sa définition originelle formulée par David Sackett et ses collègues à partir de 1996, n’a jamais été synonyme de primauté exclusive de l’essai randomisé. Sackett définissait la pratique fondée sur les preuves comme l’intégration de trois éléments de poids égal : les meilleures preuves de recherche disponibles, l’expertise clinique individuelle — « la compétence et le jugement que le clinicien acquiert par l’expérience et la pratique clinique » — et les valeurs et préférences du patient, qui, en pédopsychiatrie, incluent nécessairement celles de l’enfant lui-même, autant que son âge et son développement le permettent, et celles de sa famille. C’est cette triade, et non la seule hiérarchie des preuves, que la littérature anglo-saxonne désigne aujourd’hui plus précisément par le terme d’evidence-based practice (EBP), afin de la distinguer des usages ultérieurs, souvent administratifs et gestionnaires, du terme EBM.

Cette distinction change profondément la portée du débat sur la pédopsychiatrie : la critique portée par les courants psychodynamiques et intégratifs ne vise pas le projet originel de Sackett — qui faisait explicitement une place centrale au jugement clinique et aux préférences de l’enfant et de sa famille — mais sa dérive instrumentale, lorsque des tiers payeurs, des agences de santé ou des administrations transforment la « meilleure preuve disponible » en norme contraignante unique, érigée en critère exclusif de remboursement ou de prescription. Réintroduire l’EBP au sens plein ouvre ainsi un espace de dialogue moins polarisé entre l’évaluation quantitative et les approches cliniques qualitatives de l’enfance, dans la mesure où l’EBP, bien comprise, ne prétend jamais se substituer au clinicien ni aux parents : elle prétend seulement informer leur jugement.