Partie 2CONTRE LE RÉDUCTIONNISME ET LE SCIENTISME, POUR UN PLURALISME ÉPISTÉMOLOGIQUEPage 110
2.17

Le transhumanisme appliqué à l’enfant : la tentation dangereuse de l’« enfant augmenté »

Les dérives déjà signalées dans ce texte — le dopage cognitif au méthylphénidate évoqué au § 1.4, l’illusion de sollicitude des chatbots compagnons et l’empathie artificielle des robots relationnels décrites au paragraphe précédent — ne sont pas des accidents isolés : elles dessinent, prises ensemble, la figure co-hérente d’une idéologie contemporaine que ce livre blanc entend nommer sans détour, celle du transhumanisme appliqué à l’enfant. Cette idéologie, qui promet d’augmenter les capacités humaines par la technique plutôt que d’accompagner leur développement, trouve dans l’enfance un terrain d’application particulièrement sensible et particulièrement dangereux, précisément parce que l’enfant, sujet en devenir dépourvu de la capacité de consentir pleinement aux interventions qu’on lui propose, s’y trouve doublement exposé : à la pression sociale et scolaire de la performance décrite au § 1.7, et à un marché technologique en expansion rapide qui a tout intérêt à présenter l’optimisation comme un soin.

Les manifestations concrètes de cette tentation se multiplient. Des dispositifs de neurofeedback et des bandeaux électroencéphalographiques commercialisés pour « entraîner la concentration » des écoliers ont ainsi été déployés, puis retirés après controverse, dans plusieurs établissements scolaires à l’étranger, sans que leur bénéfice cognitif réel n’ait été établi par une évaluation indépendante. Des applications de suivi continu du sommeil, de l’humeur et de l’attention de l’enfant, relevant de ce que l’on peut appeler le quantified child, promettent aux parents un pilotage en temps réel du développement de leur enfant, au risque de substituer la mesure algorithmique à l’observation clinique et à l’écoute décrites tout au long de ce texte. La controverse mondiale suscitée en 2018 par l’annonce de la naissance, en Chine, des premiers enfants dont le génome avait été délibérément modifié par la technique CRISPR-Cas9, geste unanimement condamné par la communauté scientifique internationale, a montré à quel point la frontière entre thérapie et amélioration génétique de l’enfant à naître pouvait être franchie hors de tout cadre éthique. Ce même continuum, du soin vers l’augmentation, travaille aujourd’hui plus discrètement le champ de la santé mentale de l’enfant, sous les espèces du nootropique, de l’application d’entraînement cérébral gamifiée ou de l’agent conversationnel présenté comme un coach de développement personnel.

Ce livre blanc affirme que cette dérive appelle une vigilance au moins aussi ferme que celle qu’il réclame à l’égard des effets d’annonce de la psychiatrie dite de précision, pour une raison qui touche au cœur de sa thèse : le transhumanisme appliqué à l’enfant reconduit, sous une forme radicalisée, l’effet de boucle décrit par Ian Hacking et l’inflation diagnostique déjà analysées au § 1.3, en déplaçant leur cible du trouble à corriger vers la normalité elle-même à dépasser. Il prolonge ce que Roland Gori et Marie-José Del Volgo ont nommé la santé totalitaire : l’idée qu’aucune part de l’existence humaine, y compris la variabilité normale du développement de l’enfant, ne devrait plus échapper à l’optimisation technique. Il fait courir à l’enfant un risque spécifique, que la clinique du sujet défendue dans ce texte permet précisément de nommer : celui d’une identité construite non plus autour d’une histoire et d’une relation, mais autour d’un tableau de bord de performances à améliorer sans fin, avec les conséquences prévisibles sur l’estime de soi, la tolérance à la frustration et la capacité à symboliser l’échec que la clinique du développement documente de longue date.

Cette mise en garde n’invite pas au rejet des technologies elles-mêmes : ce livre blanc a montré, à propos de la télépsychiatrie et de la robotique cliniquement encadrée développée par l’équipe PIRoS, que l’innovation technique peut légitimement se mettre au service de la relation de soin. Elle appelle en revanche à distinguer nettement deux logiques que le marché a tout intérêt à confondre : une technologie qui prolonge et outille l’accompagnement d’un enfant dans son développement singulier, et une technologie qui prétend augmenter cet enfant ou cet adolescent au-delà de son propre développement, sans évaluation indépendante de ses effets à long terme sur le psychisme en construction. Ce livre blanc demande que le Comité consultatif national d’éthique et la Haute Autorité de Santé se saisissent explicitement de la question des neurotechnologies et des dispositifs d’amélioration cognitive destinés aux enfants, avec les mêmes exigences de preuve que celles réclamées, au § 3.1, pour toute intervention complexe.