Les acteurs de la psychiatrie dite de précision et les acteurs de la clinique du sujet ne devraient pas être poussés à mener un combat d’arrière-garde l’un contre l’autre : ils travaillent, pour l’essentiel, sur des objets différents, avec des méthodes différentes, légitimement évaluées par des critères différents. La génétique psychiatrique peut contribuer à mieux comprendre certains syndromes rares ; l’imagerie cérébrale de groupe éclaire certains mécanismes développementaux ; elle ne permet pas, à ce jour, de caractériser des sous-groupes cliniques individualisables — les différences moyennes observées entre groupes de patients et groupes témoins, en particulier dans les troubles du neurodéveloppement, demeurent constamment inférieures à la variabilité interindividuelle, ce qui interdit d’en tirer un critère de classement applicable à un enfant donné ; le numérique ouvre des possibilités réelles de suivi longitudinal. Mais la période actuelle, marquée par la concentration des financements, des postes universitaires et de la reconnaissance institutionnelle sur le seul paradigme biologique et computationnel, a produit un déséquilibre qui n’est justifié ni par les résultats obtenus, ni par la méthodologie de la recherche biomédicale la plus exigeante elle-même — laquelle reconnaît au contraire, depuis vingt-cinq ans et à travers l’autorité du Medical Research Council britannique, que les interventions fondées sur le lien, la parole et l’adaptation continue à la singularité de l’enfant appellent une évaluation différente de celle de l’essai contrôlé randomisé, non une évaluation au rabais, mais une évaluation à la mesure de leur complexité réelle.
Défendre les psychothérapies psychodynamiques, la psychothérapie institutionnelle, les interventions psychanalytiques, le psychodrame analytique et les approches intégratives et développementales de type 3i auprès des enfants, ce n’est donc pas défendre une exception française contre la marche du progrès scientifique : c’est défendre, avec l’appui de la méthodologie scientifique la plus rigoureuse qui soit, l’idée qu’un enfant souffrant n’est pas seulement un cerveau en développement à corriger, mais un sujet en devenir qu’il s’agit d’écouter, avec lequel il s’agit d’entrer en lien, et que l’on doit accompagner dans la durée, avec sa famille. C’est de ce pluralisme méthodologique, et de lui seul, que peuvent découler les trois exigences pratiques développées dans la troisième partie de ce livre blanc : une recherche clinique dotée de critères adaptés à son objet, la liberté thérapeutique du clinicien, et le libre choix des usagers.