Ce constat n’invite pas au scepticisme définitif, ni à la conclusion qu’une science unifiée du psychisme serait par principe hors d’atteinte : il invite à la patience épistémologique. La psychiatrie reste aujourd’hui en attente de devenir pleinement scientifique, au sens fort d’une discipline dotée d’un paradigme unifié et validé du rapport entre le cerveau et le psychisme — en attente, malgré la hâte de certains acteurs à proclamer prématurément cette maturité scientifique déjà acquise. L’histoire des sciences enseigne que de telles attentes peuvent se prolonger longtemps avant de se résoudre, non par accumulation progressive de résultats incrémentaux, mais par un changement de paradigme soudain, porté par un petit nombre de travaux décisifs : ainsi de la découverte de la structure en double hélice de l’ADN par James Watson et Francis Crick en 1953, qui a fait basculer en quelques années la biologie d’une discipline descriptive à une discipline moléculaire ; ainsi, plus près de nous, du développement de l’intelligence artificielle générative au tournant des années 2020, qui a produit une rupture spectaculaire après plusieurs décennies d’un champ de recherche que l’on croyait durablement stagnant, au point de parler d’« hivers de l’intelligence artificielle » successifs. Rien n’interdit de penser que la compréhension du lien, aujourd’hui d’une extrême complexité, entre le cerveau et le psychisme, attend une rupture de nature comparable — une rupture au sens où Albert Einstein a pu, en formalisant la relativité, faire basculer en quelques années une physique newtonienne qui semblait pourtant achevée. En attendant cette éventuelle avancée décisive, dont ni la date ni même la possibilité ne peuvent être garanties, la meilleure option scientifique et clinique dont dispose aujourd’hui la psychiatrie de l’enfant n’est pas de se prévaloir d’une maturité qu’elle n’a pas encore atteinte, mais de conjuguer les interventions complexes définies au § 2.9 de ce texte avec une épistémologie plurielle et multifactorielle, seule à même de rendre justice, dans l’attente d’une théorie unifiée, à la diversité des déterminants — biologiques, psychiques, familiaux, sociaux et culturels — qui concourent à la souffrance psychique de l’enfant.

Cette confusion qu’instaure le tout cérébral entre vérité scientifique et hypothèse philosophique a une conséquence terminologique et institutionnelle qu’il importe de nommer. La généralisation de la catégorie des « troubles du neurodéveloppement » comme cadre englobant un nombre croissant de diagnostics de l’enfance tend à faire disparaître, jusque dans le langage même de la discipline, toute référence à une dimension psychique, relationnelle et développementale qui ne se réduit pas au neurologique. Ce livre blanc propose ainsi qu’à côté de la notion, légitime dans son domaine, de troubles neuro-développementaux, la nosographie et l’enseignement reconnaissent explicitement l’existence de troubles psycho-développementaux — c’est-à-dire des troubles dont la genèse et l’expression engagent le développement du sujet psychique, de son rapport à lui-même, à ses objets d’attachement et à son environnement, sans être réductibles à une simple maturation ou à un simple dysfonctionnement du système nerveux.
Faute de cette reconnaissance, la psychiatrie de l’enfant s’expose à une dissolution progressive de son objet propre, et risque de devenir, à terme, un simple sous-ensemble clinique de la neurologie et de la neuropédiatrie — perdant du même coup ce qui a toujours constitué sa spécificité et sa raison d’être : la prise en compte du sujet, de son histoire et de son inscription dans une famille et une culture, et non la seule description d’un cerveau en développement. Les travaux du pédopsychiatre et psychanalyste Bernard Golse, ancien chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades, offrent depuis plusieurs décennies l’une des élaborations les plus rigoureuses de ce que peut être une telle approche psycho-développementale : en explorant, à la croisée de la théorie de l’attachement, de la psychanalyse et de la phénoménologie, la manière dont le bébé devient progressivement sujet de sa propre expérience psychique, Golse montre que le développement de l’enfant ne se laisse décrire ni par la seule maturation cérébrale ni par le seul déploiement d’un inconscient déconnecté du corps, mais par une intersubjectivité précoce dans laquelle le biologique et le psychique s’informent mutuellement sans que l’un se réduise à l’autre.