La psychiatrie dite de précision décrite au paragraphe précédent connaît, depuis le milieu des années 2020, un prolongement dont l’ampleur mérite d’être mesurée avec précision : celui de la multiplication des start-up de santé mentale numérique et de l’intelligence artificielle appliquée au psychisme. Le marché mondial de l’intelligence artificielle en santé était évalué, en 2025, à environ 36,7 milliards de dollars, avec une croissance annuelle attendue de 38 % à 44 % jusqu’en 2032 ; sur les neuf premiers mois de la seule année 2025, le financement mondial de la santé numérique a atteint 20,6 milliards de dollars, dont 62 % captés par les seules technologies d’intelligence artificielle. La santé mentale en constitue le premier bénéficiaire sectoriel, avec 682 millions de dollars levés au premier semestre 2024 pour des projets aussi divers que l’analyse des expressions faciales à des fins de détection précoce des états dépressifs. En France, les start-up de la e-santé ont levé environ 158 millions d’euros au premier trimestre 2026, l’intelligence artificielle clinique figurant parmi les segments les plus financés, et le plan France 2030 a spécifiquement fléché des appels à projets vers les dispositifs médicaux numériques répondant aux besoins de dépistage, de prévention, de diagnostic et de suivi en santé mentale des enfants, des adolescents et des jeunes adultes.
Faut-il voir dans ce tournant une réalité technologique authentiquement nouvelle, ou la reconduction, sous un habillage numérique, de la rhétorique de la promesse déjà décrite au § 2.1 et au § 2.10 de ce texte à propos de la psychiatrie dite de précision ? La réponse ne se laisse pas trancher d’un bloc : elle appelle à distinguer deux niveaux. Au niveau technique, la nouveauté est réelle et ne doit pas être sous-estimée — la puissance de calcul disponible, des modèles de langage capables de soutenir une conversation naturelle et prolongée, et l’ampleur inédite de l’adoption par les enfants et les adolescents eux-mêmes n’ont, historiquement, aucun équivalent. Mais au niveau clinique, c’est-à-dire au niveau de la preuve que ces outils amélioreraient effectivement la santé psychique des enfants qui y recourent, le schéma reste, pour l’essentiel, celui déjà observé pour d’autres paradigmes tout au long de ce texte : une capacité technique réelle, précédée par une rhétorique de la promesse thérapeutique que la recherche indépendante n’a, dans sa grande majorité, pas encore eu le temps de confirmer ni d’infirmer. Nouveauté technique authentique, donc, mais promesse clinique encore largement rhétorique : c’est cet écart entre l’annonce et la preuve, non le numérique lui-même, que ce livre blanc entend mettre en garde.
Le parcours de Thomas Insel, déjà cité au § 2.1 de ce texte comme principal architecte américain du paradigme de la psychiatrie dite de précision fondé sur le Research Domain Criteria (RDoC), illustre de façon presque emblématique ce décalage entre l’annonce et la preuve. Après avoir dirigé le National Institute of Mental Health de 2002 à 2015, Insel a rejoint Verily, filiale de santé d’Alphabet (maison mère de Google), pour y diriger une équipe consacrée au « phénotypage numérique » — l’analyse de données issues du smartphone (fréquence et vitesse de frappe, déplacements, usage des applications) censées révéler des signaux précoces de décompensation psychique. Il a ensuite cofondé, en 2017, la start-up Mindstrong Health, construite sur ce même pari du phénotypage numérique, qui a levé près de 160 millions de dollars auprès d’investisseurs majeurs de la Silicon Valley. Or Mindstrong a cessé ses activités cliniques en mars 2023, licenciant 128 salariés et fermant définitivement son siège : les analyses publiées à la suite de cet échec convergent pour souligner que l’entreprise n’était jamais parvenue à publier de validation scientifique par les pairs de ses algorithmes propriétaires, laissant entier le doute sur leur capacité réelle à diagnostiquer ou prédire un trouble psychique à partir du seul comportement numérique. Loin de mettre un terme à cette trajectoire, cet échec n’a pas empêché Thomas Insel de cofonder depuis lors quatre nouvelles structures dans le champ de la santé mentale numérique, la plus récente, AdvocateMH, se proposant justement de construire une place de marché fondée sur la qualité des offres numériques disponibles — programme qui, pour louable qu’il soit dans son intention, présuppose que le marché lui-même ait pu, jusqu’ici, se développer sans un tel filtre de qualité. Cette trajectoire, de l’architecture d’un paradigme biologique à l’entrepreneuriat numérique en série en passant par l’échec retentissant d’une entreprise fondée sur des algorithmes jamais validés, offre une illustration presque parfaite de la dynamique décrite au § 2.1 de ce texte : la translation précoce et commercialement portée d’un paradigme scientifique encore incertain, bien avant que la preuve n’ait pu en être établie.
Ce constat critique ne doit cependant pas conduire au rejet global du numérique en santé mentale de l’enfant et de l’adolescent, dont certaines applications reposent sur une base de preuve réelle et répondent à des besoins que ce livre blanc a lui-même identifiés. La télépsychiatrie, en particulier, trouve une justification directe dans la pénurie de pédopsychiatres et l’inégale répartition territoriale de l’offre de soins décrites au § 1.6 : plusieurs études, dont le projet français PROMETTED consacré au suivi des troubles autistiques, ont montré une acceptabilité satisfaisante de la téléconsultation par les familles comme par les professionnels, et certains travaux suggèrent même qu’elle peut, pour certains enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme, être mieux tolérée qu’une consultation en présentiel. Un essai contrôlé randomisé multicentrique français a par ailleurs évalué avec des résultats encourageants une intervention de gestion du stress post-traumatique délivrée à distance auprès d’enfants et d’adolescents récemment exposés à un événement traumatique. Sur le plan réglementaire, la Haute Autorité de Santé a rendu, en 2026, un premier avis favorable au remboursement de droit commun d’un dispositif médical numérique à visée thérapeutique, ouvrant une voie d’évaluation rigoureuse — fondée sur les mêmes exigences méthodologiques que toute autre intervention complexe évoquée à cette deuxième partie — que les outils numériques destinés à la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent devraient, à l’avenir, être également tenus d’emprunter plutôt que de se prévaloir d’une innovation qui se suffirait à elle-même.

La vigilance s’impose en revanche avec une force particulière face à un phénomène récent et de masse : l’usage, par les enfants et surtout les adolescents, de chatbots dits compagnons — Character.AI, Replika et d’autres agents conversationnels conçus non pour accomplir une tâche mais pour simuler une relation affective ou amicale soutenue. Une enquête récente indique que 72 % des adolescents américains ont déjà expérimenté ce type d’agent conversationnel, et que plus de la moitié d’entre eux l’utilisent de façon régulière. Ces outils produisent ce que plusieurs chercheurs désignent comme une illusion de sollicitude : l’impression d’interagir avec une instance capable de compréhension et d’empathie, alors qu’aucun psychisme ne se trouve réellement engagé du côté de la machine. Une étude parue dans le JAMA en janvier 2026 associe un usage quotidien de ces agents à une augmentation des symptômes dépressifs, et plusieurs cas documentés depuis 2024 font état d’adolescents s’étant donné la mort après avoir développé un attachement affectif intense à un chatbot compagnon, sans qu’aucune alerte n’ait été transmise à un tiers humain. Ce risque n’est pas un accident de parcours : il découle très directement de ce que ce livre blanc affirme dans sa note terminologique, à savoir que le soin psychique n’est pas seulement le soin du psychisme, mais aussi un soin par le psychisme, par l’interaction de deux psychismes, celui du sujet en souffrance et celui d’un soignant formé à l’accueillir. Un agent conversationnel, aussi sophistiqué soit-il, ne dispose par construction d’aucun psychisme de cette nature : il ne peut ni contenir une détresse, ni s’alarmer d’un danger, ni engager sa propre responsabilité clinique.
Une vigilance de même nature, quoique portant sur un objet distinct des seuls agents conversationnels textuels, doit être accordée aux robots destinés aux enfants, qu’il s’agisse de robots de compagnie diffusés dans le grand public ou de robots dits sociaux employés à des fins thérapeutiques ou éducatives, en particulier dans l’accompagnement de certains enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme, où des dispositifs tels que les robots humanoïdes NAO ou QTrobot sont utilisés, dans un cadre encadré par des professionnels, pour faciliter certains apprentissages sociaux grâce à la pré-visibilité et à la simplicité de leurs interactions. Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, dont les travaux sur le rapport des enfants aux écrans avaient déjà nourri la recommandation dite des « 3-6-9-12 » aujourd’hui largement diffusée auprès des familles et des professionnels de l’enfance, a précisément déplacé cette réflexion vers les robots à partir de son ouvrage Le Jour où mon robot m’aimera, publié en 2015, en y développant le concept d’empathie artificielle : les robots relationnels, conçus pour s’ajuster aux moindres attentes affectives de leur utilisateur, disposent selon lui d’un pouvoir de séduction, et donc de manipulation, sans précédent, précisément parce qu’ils sollicitent chez l’enfant des mécanismes psychiques d’attachement et d’attribution d’intentionnalité qui ne présupposent, pour s’enclencher, aucune réciprocité psychique réelle du côté de la machine. Tisseron insiste tout particulièrement sur la vulnérabilité propre au jeune enfant, dont la pensée animiste — tendance développementale normale à prêter une vie intérieure aux objets — rend la distinction entre un être vivant et un artefact relationnel plus incertaine que chez l’adulte, et recommande, plutôt qu’un simple interdit, d’apprendre aux enfants eux-mêmes à comprendre comment un robot est conçu et fabriqué, afin qu’ils puissent se forger une représentation lucide de ce qu’il est et de ce qu’il n’est pas, plutôt que de le vivre sur le seul mode de l’illusion relationnelle. Cette recommandation rejoint directement la position que ce livre blanc défend à propos des agents conversationnels : un robot, aussi utile puisset-il être comme support ponctuel d’un apprentissage encadré par un professionnel formé, ne saurait se substituer à la présence d’un second psychisme réellement engagé, seule condition, comme le rappelle la note terminologique de ce texte, d’un authentique soin par le psychisme. Il convient cependant de distinguer nettement ces robots de compagnie à visée commerciale des usages cliniquement encadrés de la robotique développés en France depuis une quinzaine d’années dans le champ de l’autisme, dont les travaux de l’équipe PIRoS (Perception, interaction, robotiques sociales) de l’Institut des systèmes intelligents et de robotique de Sorbonne Université, associant l’ingénieur Mohamed Chetouani et le pédopsychiatre David Cohen, chef du service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent de la Pitié-Salpêtrière, offrent un exemple particulièrement instructif. Catherine Saint-Georges, pédopsychiatre et docteure en neurosciences, dont la thèse soutenue en 2011 sous la direction de David Cohen, praticien hospitalier et professeur des universités, a établi, à partir de l’analyse automatisée de films familiaux, que le défaut de synchronie interactive entre le nourrisson et ses parents permettait de distinguer précocement les bébés qui développeraient ultérieurement un trouble du spectre de l’autisme, a ensuite contribué, avec cette même équipe, à concevoir des dispositifs robotiques et des jeux sérieux — le logiciel JE Mime, entraînant la reconnaissance et la production des expressions émotionnelles, et le robot humanoïde Nao, utilisé dans le cadre scolaire adapté de la Pitié-Salpêtrière — non pour se substituer au clinicien, mais pour objectiver, par les capteurs du robot, des mesures fines de l’interaction sociale de l’enfant que l’observation clinique seule peine à quantifier. Le dispositif le plus significatif inverse d’ailleurs délibérément la logique attendue : ce n’est pas le robot qui enseigne à l’enfant, mais l’enfant, souvent en position passive dans les prises en charge classiques, qui est invité à enseigner à Nao, avec un effet de valorisation et de mobilisation active documenté par l’équipe. Ces mêmes chercheurs, dont David Cohen, ont publié en 2017, dans les Annales médico-psychologiques, un article au titre significatif — « Autisme, jeux sérieux et robotique : réalité tangible ou abus de langage ? » — qui applique à leurs propres travaux l’exigence de prudence méthodologique que ce livre blanc défend dans son ensemble, mettant en garde contre la tentation de survendre des résultats encore préliminaires : l’essai ouvert mené sur le logiciel JE Mime auprès de dix enfants sur trois mois, s’il rapporte des bénéfices encourageants observés par les parents en matière de concentration et d’estime de soi, demeure, par sa taille et son absence de groupe contrôle, une étude de faisabilité et non une preuve d’efficacité au sens strict. Cet exemple illustre avec netteté ce que ce livre blanc entend démontrer : la robotique, lorsqu’elle demeure un outil de médiation intégré à un dispositif de soin humainement encadré et soumis à une évaluation rigoureuse de ses résultats, n’a rien de commun avec le robot ou le chatbot compagnon destiné à occuper, seul, la place du lien.
Comment, dès lors, préserver la clinique du sujet, du lien et de la parole à l’ère numérique sans céder à une posture anti-moderne ? La question n’est pas de savoir s’il faut accueillir le numérique dans la clinique de l’enfant — la réponse, pour échapper à tout passéisme, doit être positive — mais quelle place précise on lui assigne dans le soin de l’enfant et de l’adolescent. Le numérique peut légitimement occuper la position d’un outil au service de la relation clinique : il prolonge l’accès à un professionnel formé lorsque la distance ou la pénurie l’empêchent, comme le montre la télépsychiatrie ; il documente et objective un suivi dans la durée, comme le font les dispositifs médicaux numériques dûment évalués ; il peut même faciliter, en amont, le repérage de situations qui appellent une évaluation humaine. Ce que ce livre blanc récuse n’est donc pas le numérique en tant que tel, mais sa dérive vers une position qu’aucun outil ne devrait occuper : celle du tiers relationnel lui-même, celle de l’interlocuteur qui écouterait, contiendrait et répondrait à la place d’un sujet formé. Un chatbot compagnon ne prolonge pas la clinique du sujet, du lien et de la parole : il en imite les apparences — l’écoute, la réponse, la présence continue — sans en posséder la condition de possibilité, à savoir un second psychisme réellement engagé, capable d’éprouver, de s’inquiéter et de répondre de ses actes. C’est cette différence de nature, et non une réticence de principe envers la modernité technique, qui doit continuer de guider l’usage du numérique en santé mentale de l’enfant : soutenir sans réserve ce qui prolonge et facilite la rencontre clinique, et refuser avec la même fermeté ce qui prétend s’y substituer.