Partie 3PROPOSITIONS POUR UNE PÉDOPSYCHIATRIE PLURIELLE, HUMAINE ET ACCESSIBLEPage 116
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Soutenir une recherche clinique de terrain dotée de critères de validité adaptés à son objet

La première proposition de ce livre blanc consiste à demander aux pouvoirs publics, à l’Inserm et à la Haute Autorité de Santé de financer et de reconnaître institutionnellement une recherche clinique de terrain en pédopsychiatrie, dotée de critères de validité adaptés à son objet, à côté — et non en dessous — de la psychiatrie dite de précision.

Cela suppose, concrètement, de pérenniser et d’étendre les réseaux de recherche fondée sur les pratiques du type de celui coordonné par Jean-Michel Thurin avec l’Inserm et la Fédération française de psychiatrie, qui associent plusieurs dizaines de cliniciens autour d’un protocole d’évaluation partagé, combinant échelles standardisées, indicateurs de processus et notes cliniques codées, appliqués à des cohortes de cas suivis de façon intensive et prolongée en conditions naturelles de soin. Cela suppose également de financer des études de cas systématisées et des méthodes comparatives de cas, sur le modèle du Comparative Clinical Methods Group initié par David Tuckett au sein de l’International Psychoanalytical Association, qui permettent de construire une fiabilité herméneutique du raisonnement clinique par confrontation inter-juges. Cela suppose, enfin, de soutenir la recherche qualitative et la théorisation ancrée, ainsi que les grandes études observationnelles en conditions réelles de suivi à long terme, seules capables de documenter ce que devient un enfant plusieurs années après la fin d’une prise en charge, dans des conditions représentatives de la pratique réelle plutôt que dans les conditions artificielles d’un essai contrôlé.

Ce type de recherche doit être évalué selon des critères qui lui sont propres, et non selon les seuls canons de l’essai contrôlé randomisé : la cohérence interne du raisonnement clinique documenté, la transférabilité conceptuelle d’un cas à un autre, la saturation théorique des catégories dégagées, la robustesse du suivi longitudinal, la qualité du recueil du vécu subjectif de l’enfant ou de l’adolescent et de sa famille. Reconnaître la légitimité scientifique de ces critères, à côté de la significativité statistique, constitue une condition nécessaire pour que la recherche clinique de terrain cesse d’être marginalisée dans l’attribution des financements publics et dans l’élaboration des recommandations de la Haute Autorité de Santé. Il importe, à ce titre, que les appels à projets de recherche en santé mentale de l’enfant réservent explicitement une part identifiée de leurs financements à ce type de méthodologie en santé mentale de l’enfant et de l’adolescent, au même titre qu’ils en réservent aujourd’hui à la psychiatrie computationnelle.

Cette recherche de terrain ne s’oppose pas à la psychiatrie dite de précision : elle en est le complément indispensable. Là où la génomique, l’imagerie et l’intelligence artificielle peuvent, à terme, éclairer certains sous-groupes biologiques de troubles sévères et rares, la recherche clinique de terrain documente ce qui reste, pour l’immense majorité des enfants et adolescents suivis en pédopsychiatrie, le cœur du soin réellement délivré : une relation, un lien, un accompagnement dans la durée, dont l’efficacité ne se laisse mesurer que par des méthodes ajustées à sa nature d’intervention complexe, au sens que le Medical Research Council britannique donne à ce terme.