
La quatrième proposition porte sur la reconstruction de l’offre de soins publique de pédopsychiatrie, dont la première partie de ce livre blanc a documenté la fragilisation. Ce livre blanc plaide pour un soutien affirmé et prioritaire au secteur public de psychiatrie infanto-juvénile, organisé autour des centres médico-psychologiques, des centres médico-psycho-pédagogiques, des centres d’accueil thérapeutique à temps partiel et des hôpitaux de jour, dont le modèle — gratuité réelle pour les familles, au regard de dispositifs comme « Mon soutien psy », accessibilité géographique, continuité du suivi par une équipe stable et pluridisciplinaire — demeure l’un des atouts les plus précieux du système de soins français et la meilleure garantie d’un accès équitable, indépendant des ressources économiques des familles.
Cette reconstruction suppose plusieurs leviers concrets. Il faut d’abord agir sur la démographie médicale : revaloriser l’attractivité des carrières hospitalières publiques en pédopsychiatrie pour l’ensemble des professions du soin, augmenter le nombre de postes d’internat fléchés vers la spécialité ainsi que les postes soignants en général — psychologues, infirmiers, éducateurs spécialisés, psychomotriciens —, et soutenir les dispositifs qui favorisent le travail en équipe pluridisciplinaire comme la délégation de tâches, qui permettent de maintenir une offre de premier accueil même dans les territoires où la démographie médicale reste fragile. Il faut ensuite garantir un accueil sans barrière diagnostique préalable : un enfant et sa famille doivent pouvoir être reçus rapidement, sans attendre qu’un diagnostic soit préalablement posé ailleurs, et bénéficier d’un temps d’évaluation clinique suffisant avant toute orientation. Il faut, enfin, garantir la continuité du lien : un enfant suivi en pédopsychiatrie devrait, autant que possible, conserver le même référent thérapeutique dans la durée, condition reconnue de l’alliance thérapeutique et donc de l’efficacité du soin, plutôt que de subir des ruptures de parcours au gré des mutations de personnel ou des changements de secteur.
Reconstruire suppose ici de défaire, et ce livre blanc ne voit pas d’intérêt à contourner ce point par prudence de langage. Depuis une dizaine d’années, l’essentiel des moyens nouveaux consacrés à la santé mentale de l’enfant et de l’adolescent a été dirigé vers des dispositifs dont la fonction est d’évaluer et d’orienter — centres référents, plateformes de coordination et d’orientation, centres de diagnostic spécialisés — pendant que les structures qui assurent le soin lui-même, centres médico-psychologiques et centres médico-psycho-pédagogiques, voyaient leurs délais d’attente doubler et leur file active reculer. L’arithmétique n’a rien d’obscur : à enveloppe contrainte, chaque poste créé dans un dispositif d’évaluation est un poste qui n’a pas été créé là où l’enfant est reçu, écouté et suivi dans la durée. Ce n’est pas la légitimité du diagnostic qui est ici en cause — le § 1.3 en a défendu la nécessité sans réserve — ; c’est le choix, jamais explicitement assumé devant les familles ni devant le Parlement, d’avoir financé le tri au détriment du soin.

Ce choix produit un résultat que la clinique quotidienne rend évident : une plateforme qui oriente vers une offre saturée n’oriente vers rien. Elle produit un bilan, un délai supplémentaire, une lettre — et renvoie la famille à elle-même, munie cette fois d’un diagnostic et d’aucun rendez-vous. C’est exactement le mécanisme que le § 1.11 documente pour l’Angleterre, où trois cent mille enfants attendent une évaluation, et que le § 1.20 décrit pour la France sous le nom d’architecture par sédimentation. Le livre blanc en tire une demande qui n’est pas un supplément mais un redéploiement, et qu’il formule sans détour : que les moyens engagés depuis dix ans dans la fonction d’évaluation et d’orientation soient réexaminés dispositif par dispositif ; que ceux dont la mission recouvre celle des centres médico-psychologiques et des centres médico-psycho-pédagogiques — c’està-dire une part importante d’entre eux — leur soient restitués en postes et en heures de clinique ; et que la création de tout dispositif nouveau soit désormais conditionnée à la démonstration préalable qu’aucune structure existante n’en porte déjà la mission. Demander cela n’est pas déclarer la guerre à des équipes qui font, dans ces dispositifs, un travail sérieux avec les moyens qu’on leur a donnés : c’est refuser qu’une politique publique continue de financer la porte d’entrée d’une maison dont elle laisse les pièces se vider.
Cette offre de proximité doit par ailleurs être étroitement articulée avec les autres acteurs de l’enfance : l’école, dont le rôle de repérage précoce est déterminant et qui doit pouvoir s’appuyer sur des professionnels de santé scolaire en nombre suffisant ; la protection maternelle et infantile, dont l’action de prévention périnatale et petite enfance conditionne largement la détection précoce des troubles du lien ; l’aide sociale à l’enfance, pour les enfants les plus vulnérables, dont les besoins de santé mentale sont souvent aggravés par l’instabilité des parcours institutionnels ; et la médecine générale et la pédiatrie de ville, premiers interlocuteurs des familles, qui doivent pouvoir orienter rapidement vers un avis spécialisé lorsque cela s’avère nécessaire.