Ce livre blanc est porté par des praticiens qui exercent, au quotidien, auprès d’enfants et d’adolescents en souffrance psychique et de leurs familles. Il s’inscrit dans la continuité du Manifeste pour le pluralisme épistémologique en psychiatrie, pédopsychiatrie et soins psychiques, signé par plus de 200 praticiens, associations et syndicats, et il en prolonge les arguments sur le terrain spécifique de l’enfance.
Ce texte part d’un constat que ses auteurs jugent aujourd’hui impossible à taire. La politique publique de santé mentale de l’enfant, en France, n’est pas façonnée par la seule force tranquille de la preuve scientifique : elle est, dans une mesure préoccupante, façonnée par l’influence d’un petit nombre d’acteurs qui parlent au nom de la science sans toujours pouvoir s’en prévaloir, et qui obtiennent par d’autres voies — le relais médiatique, l’entregent institutionnel, la mobilisation d’associations, l’annonce précoce de résultats non stabilisés — ce que la démonstration elle-même ne leur accorde pas encore. Une étude fragile, reprise par un communiqué habile, devient ainsi en quelques semaines une certitude d’antenne puis une norme administrative, quand la réplication scientifique, plus lente et moins spectaculaire, viendra la contredire des années plus tard dans l’indifférence à peu près générale des mêmes médias.
Cette dynamique est documentée avec précision dans la deuxième partie de ce texte, qui en tire une conséquence pratique directe : il faut rétablir un équilibre entre cette influence et celle des professionnels engagés dans les interventions complexes — psychothérapies psychodynamiques, psychothérapie institutionnelle, psychanalyse, psychodrame analytique, approches intégratives et développementales — qui accompagnent, parfois au long cours et sans relais de communication, les enfants en souffrance et leurs familles. Ces praticiens sont aujourd’hui, trop souvent, caricaturés dans le débat public et jusque dans certains cercles institutionnels, pour deux raisons bien distinctes que ce texte se propose de nommer précisément plutôt que de les confondre. La première tient à ce que le pédopsychiatre Bruno Falissard a proposé de nommer des conflits d’intérêts émotionnels : l’expérience, réelle et compréhensible dans son origine, de parents d’enfants autistes ou de personnes autistes elles-mêmes qui ont été blessés — parfois il y a une trentaine d’années — par des psychiatres, des psychologues ou des psychanalystes dont ils ont perçu l’orientation psychanalytique et dont les propos ou les pratiques leur ont fait porter, explicitement ou implicitement, la responsabilité du trouble de leur enfant ; cette blessure singulière a pu, chez certains, se généraliser en un rejet global de la psychiatrie et de la psychanalyse elles-mêmes. La seconde tient à des conflits d’intérêts intellectuels, de nature toute différente : un attachement identitaire, une carrière ou une position institutionnelle si étroitement liés à un paradigme unique que toute approche concurrente lui est disqualifiée par principe plutôt que discutée sur pièces, jusqu’à orienter la construction même du consensus scientifique par une sélection en amont d’experts partageant déjà les mêmes orientations doctrinales. L’observation de la pratique réelle dément pourtant l’image que ces deux dynamiques donnent des praticiens du soin psychique d’aujourd’hui : ceux-ci travaillent en partenariat et en confiance avec les familles, et non contre elles ou à leur insu ; ils accompagnent notamment, avec constance et sans jugement, les parents d’enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme dans les difficultés bien réelles de l’interaction parentale que ce trouble peut engendrer — décalages dans la communication et le partage émotionnel, épuisement parental, incompréhensions réciproques —, sans jamais leur attribuer la cause du trouble de leur enfant. Nommer ces deux dynamiques sans les confondre, entendre la souffrance qui fonde la première sans la laisser dicter le débat scientifique que gouverne la seconde, et appeler à un rééquilibrage de l’influence entre les deux camps : voilà l’un des objets de ce texte.
Ce texte affirme, avec la même clarté, un engagement résolu envers la science et une pédopsychiatrie pleinement informée des avancées réelles de la génétique et de l’imagerie cérébrale. Il revendique une exigence scientifique plus rigoureuse encore que celle de ses adversaires : la reconnaissance que l’objet même de la pédopsychiatrie — un enfant ou un adolescent en développement, pris dans une histoire, une famille, une culture et un lien — appelle des instruments de connaissance à la mesure de sa complexité, au-delà des seuls outils conçus pour évaluer une molécule sur un organe, et que se réclamer de la science suppose d’abord de la pratiquer avec toute la rigueur qu’elle exige. Ce texte vise ainsi un usage précis de la science : celui qui, faute de preuves suffisantes, se rabat sur l’annonce, l’influence et le nombre pour emporter une décision publique que l’état réel des connaissances ne justifie pas encore.
Ce livre blanc refuse, avec la même netteté, la perspective inverse d’un État partisan qui trancherait par voie administrative un débat que la science elle-même ne tranche pas : ni une police des pratiques cliniques qui imposerait, sous couvert de bonnes pratiques, une conformité obligatoire à un référentiel unique, ni une psychologie d’État qui ferait d’un seul paradigme la doctrine officielle du soin psychique de l’enfant. Ce refus n’est pas la défense d’un désordre thérapeutique sans limite ni évaluation : il est la condition même du pluralisme scientifique que ce texte défend, et que sa troisième partie décline en propositions concrètes.
Ce texte défend une thèse simple, qui en organise les trois parties. D’abord, un état des lieux honnête de la santé mentale des enfants et des adolescents et de la pédopsychiatrie en France, qui ne minimise ni l’ampleur des besoins, ni les insuffisances du système de soin, ni la nécessité du diagnostic — mais qui met en garde contre ses dérives. Ensuite, la mise au jour de ce déséquilibre d’influence et de ses ressorts, et un appel au rééquilibrage en faveur des professionnels du soin psychique humaniste. Enfin, des propositions concrètes et réalistes pour une pédopsychiatrie plurielle, humaine, accessible, articulée à la psychiatrie générale et fidèle à la fois à l’exigence de preuve et à l’exigence de sens.
Un mot, enfin, sur la lecture de ce texte. Ce livre blanc est long parce que son objet l’est, et parce qu’il a fait le choix de documenter chacune de ses affirmations plutôt que de les asséner. Ses auteurs savent cependant que la plupart de ceux à qui il s’adresse — parlementaires, journalistes, responsables administratifs, membres de cabinets — ne pourront pas le lire intégralement. Une synthèse d’une dizaine de pages figure pour cette raison en fin de volume, immédiatement avant la bibliographie : elle reprend l’état des lieux chiffré, la critique épistémologique, les trois dossiers où le débat se joue concrètement, et surtout les douze demandes adressées aux pouvoirs publics et à la Haute Autorité de Santé, qui constituent le cœur opérationnel de ce texte et se retrouvent au § 3.17. Elle a été conçue pour se suffire à elle-même.